Pour une année de tournants historiques

Shiraishi Takashi [Profil]

[18.01.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Réévaluer la politique énergétique du Japon

L’année qui vient de se terminer a été riche en occasions de réfléchir à ce que l’on appelle la path dependence en anglais, ou pour le dire en termes plus simples, les tournants de l’histoire. La première occasion fut sans conteste le tremblement de terre du 11 mars et le consécutif désastre de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Face à une catastrophe de cet ordre, il fallait que le monde de politique opère un changement. Il fallait entre autres faire quelque chose pour mettre un terme à la paralysie qui résultait d’une perte de contrôle du parlement, où l’opposition domine la chambre haute. Construire une coalition nationale pour une période prédéterminée aurait été l’une des possibilités, afin que les décisions qui s’imposaient soient prises, reprendre les choses en mains après la catastrophe, et mener à bien les réformes conjointes de la sécurité sociale et du système fiscal. Pendant quelques temps, il est même apparu que cela pouvait effectivement se produire, mais finalement le Premier Ministre Kan Naoto a utilisé la catastrophe comme prétexte pour prolonger la durée de vie de son propre gouvernement, abandonnant l’imbroglio politique à sa paralysie.

Pendant ce temps-là, l’accident nucléaire nous a placé à un point charnière de l’histoire énergétique du pays. Le 12 décembre 2011, le Comité sur les Options fondamentales de la Commission consultative pour les Ressources naturelles et l’énergie, présidée par le président de Nippon Steel Corp. M. Mimura Akio, a adopté l’essentiel d’un document de travail préparé par son staff et qui liste les questions à débattre pour établir les nouvelles bases de la politique énergétique de la nation. Le document en question parle d’économies d’énergie, de l’introduction des énergies renouvelables, du passage à des énergies fossiles moins polluantes et d’une diminution progressive de la dépendance nucléaire autant que faire se peut. Lors de la réunion de ce Comité, Le ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, M. Edano Yukio, a révélé l’intention du ministère de proposer une réforme du système de l’énergie électrique, qui s’attaquerait à une séparation entre production d’énergie et opérations de distribution ainsi qu’au système de calcul des factures électriques d’ici le début 2012.

Face à l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, je crois que nous avons en effet grand besoin de repenser de fond en comble la politique nucléaire de notre pays. Néanmoins, compte tenu de la dépendance du Japon à l’énergie nucléaire à hauteur de 30% de sa production électrique (20,1% en novembre dernier, à cause de la fermeture d’un certain nombre de réacteurs suite au tremblement de terre de mars 2011 et le maintien en arrêt de plusieurs réacteurs qui avaient été stoppés pour opérations de maintenance programmées), de sa nécessaire indépendance énergétique en tant que petit pays ne disposant pas de ressources énergétiques propres, et de son besoin et de sa responsabilité pour améliorer la sécurité nucléaire au niveau domestique aussi bien qu’international depuis l’accident de la centrale de Fukushima, renoncer totalement au nucléaire n’est pas envisageable. Même si le gouvernement décidait l’arrêt de la production d’électricité nucléaire, les centrale existantes continueraient néanmoins de fonctionner pendant plusieurs dizaines d’années. En outre, des développements technologiques doivent intervenir pour effectuer le démantèlement des réacteurs. Si l’État décide l’abandon de l’énergie nucléaire, vouant cette industrie à un avenir sans aucune perspective au Japon, quels jeunes et talentueux ingénieurs choisiraient de vouer leur carrière à ce domaine ? Ce choix n’est pas faisable.

Il est néanmoins essentiel de réviser la législation sur la distribution de l’électricité, y compris la mise à l’étude la séparation de la production électrique de sa distribution, de façon à promouvoir la concurrence dans le secteur de la production électrique, et la réforme du système tarifaire de consommation. Au vu des coûts résultants de l’accident de Fukushima, il est fort probable que Tokyo Electric Power Co. (Tepco) ne puisse bientôt plus faire face à ses paiements et le gouvernement étudie d’ores et déjà l’injection de capitaux publics à hauteur de 1000 milliards de yens. Si cela se met en place, cela équivaudra à une nationalisation de fait de Tepco. C’est une bonne opportunité pour une réforme de fond du système de l’énergie électrique vers un système de charges flexibles en accord avec la réalité de l’offre et de la demande, ainsi que vers l’établissement de communautés « intelligentes ».

Troubles économiques mondiaux et scène politique japonaise

Les 8 et 9 décembre derniers a eu lieu un sommet des chefs d’États et de gouvernements européens. Après la Grèce, c’est maintenant au tour de l’Italie de se trouver face à une très grave crise de sa dette publique. Néanmoins, la seule chose qui soit sortie de ce sommet fut une injonction à placer l’Europe plus encore sous la main mise allemande. Parallèlement à une nouvelle série de mesures d’austérité pour les pays déjà frappés par la crise, les leaders se sont mis d’accord pour mettre en place un nouveau pacte de stabilité budgétaire (hormis le Royaume Uni). Cela constitue une mesure de long terme extrêmement importante, qui pourrait devenir un premier pas vers une intégration budgétaire qui complétera l’intégration monétaire déjà en place. Cela ne sera néanmoins pas suffisant pour résoudre la crise de la dette à laquelle font déjà face des pays comme l’Italie et l’Espagne. Même si l’Union Européenne réussissait à trouver au cours de l’année 2012 un mécanisme pour éviter, le plus tôt sera le mieux, la crise ouverte et un effondrement de l’euro, cela ne sauvera pas l’Europe de la stagnation.

Pendant ce temps-là, en Chine, au cours de la Conférence centrale sur le travail économique de décembre 2011, il fut décidé, partiellement en réponse à la crise de la dette européenne, « d’aménager légèrement » la politique de tour de vis monétaire qui est entrée en effet depuis plus d’un an. Après l’expérience de la crise globale de 2008, la Chine a décidé d’importants investissements publics qui ont favorisé l’apparition de plusieurs points noirs, incluant inflation, augmentation des disparités économiques et détérioration de la santé financière des banques nationales et des collectivités locales. Avec ce nouveau train de mesures pour stimuler l’économie des autorités chinoises en réponse à la crise européenne, ces points noirs risquent de réapparaître, et la nécessité d’un ajustement majeur de l’économie se fera vraisemblablement sentir, bien que l’on ne puisse prédire quand.

À la lumière de ces développements, il est probable que des temps encore plus périlleux attendent l’économie dans un futur relativement proche. Dans le même temps, le Japon est entré en période électorale. Les élections pour la ville et la préfecture d’Osaka ont vu les victoires à une large majorité de MM. Hashimoto Tôru comme maire de la ville et Matsui Ichirô comme gouverneur de la préfecture. M. Hashimoto est le fondateur de « Osaka Ishin no kai », l’Assemblée pour la reformation d’Osaka, à laquelle appartient également M. Matsui. Lors de ces élections locales, M. Matsui a défait tous ses opposants des deux principaux partis, le Parti Démocrate du Japon au pouvoir et le Parti Libéral Démocrate. De son côté, M. Hashimoto a battu le maire sortant M. Hiramatsu Kunio, soutenu par le PDJ, le PLD et le Parti Communiste. Ces élections peuvent être considérées comme l’expression de la frustration populaire vis-à-vis des deux principaux partis et de leurs supporters traditionnels, plus particulièrement les enseignants et les fonctionnaires. Des tentatives d’approche de la part de politiciens au niveau national sont déjà en cours, notamment de la part de MM. Watanabe Yoshimi, de Votre Parti, et Kamei Shizuka, leader du Nouveau Parti Populaire, dans le but de former avec Hashimoto une troisième force susceptible de rivaliser avec le PDJ et le PLD.

Dans le même temps, la réforme combinée de la sécurité sociale et des impôts va devenir une étape clé de l’agenda du gouvernement. J’aurais certainement l’occasion d’en reparler plus en détails, mais je note pour l’instant qu’une divergence est d’ores et déjà apparue au sein du PDJ à propos du détail des réformes que le gouvernement doit mettre en place avant fin décembre, c’est à dire précisément entre les deux forces en présence que j’ai identifiées ici même le mois dernier, l’ensemble de ceux qui cherchent une amélioration de la productivité d’un côté, et de l’autre ceux qui en sont restés à la politique de l’argent par les fenêtres. Il est bien entendu impossible de prévoir ce qui va sortir de l’arène politique. Mais avec le contexte économique de plus en plus morose, les chances de se diriger vers des élections générales anticipées augmentent. Je forme sincèrement le vœu qu’elles deviennent l’occasion d’un nouveau tournant historique pour notre pays, de façon à sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouve actuellement le Japon.

  • [18.01.2012]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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