La crise iranienne et l’arrêt des centrales nucléaires japonaises

Shiraishi Takashi [Profil]

[17.04.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La remise en route des centrales nucléaires japonaises

Quel est l’avenir de l’énergie nucléaire au Japon ? Le 14 mars 2012, à l’occasion d’une séance de la Commission du budget de la Chambre des représentants, Noda Yoshihiko, le Premier ministre du Japon, a admis que la construction de nouvelles centrales nucléaires n’était pas envisageable en raison de « difficultés fondamentales ». Mais dans le même temps, il a déclaré que le gouvernement pourrait autoriser certaines centrales en cours de construction à entrer en service sachant que, pour plusieurs d’entre elles, les travaux sont terminés à 90 %. Il a proposé de décider au cas par cas, en tenant compte de l’avancement du chantier de chaque centrale, plutôt que de prendre d’emblée la décision de finir l’ensemble des centrales en cours de réalisation et de les mettre en route. Quant aux installations nucléaires qui sont actuellement à l’arrêt, M. Noda a dit que le gouvernement se prononcerait sur leur redémarrage et sur la date où celui-ci aurait lieu en s’efforçant d’obtenir l’appui des autorités locales.

D’après le journal Asahi Shimbun du 14 mars dernier, la Commission pour la sécurité nucléaire, qui dépend du Bureau du Premier ministre, a approuvé le 13 mars les premiers rapports d’évaluation de l’Agence pour la sécurité industrielle et nucléaire. D’après ces rapports, les réacteurs n° 3 et n° 4 de la centrale nucléaire de Kansai Electric Power (KEPCO) de Ôi, dans le département de Fukui, ont subi avec succès des « tests de résistance ». « La Commission devrait rapidement donner son accord définitif, qui implique, entre autres, la mise en route d’une seconde évaluation. Au cours de l’étape suivante, le Premier ministre et un groupe de trois ministres — Fujimura Osamu, secrétaire en chef du Cabinet ; Edano Yukio, ministre de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie ; Hosono Gôshi, ministre de l’Environnement (en tant que ministre d’Etat chargé de la politique et de la gestion de l’énergie nucléaire) — devraient confirmer que les dites installations peuvent être considérées comme fiables. Ils contacteront alors les autorités locales pour leur demander d’accepter la remise en route des réacteurs. Si celles-ci donnent leur accord, le gouvernement prendra une décision en faveur de la remise en marche de ces installations.

Le Mainichi Shimbun du 14 mars a critiqué l’attitude du gouvernement dans cette affaire, en lui reprochant de trop s’avancer. Mais les autorités vont devoir tôt ou tard prendre l’affaire à bras le corps et décider de remettre en route les réacteurs nucléaires de l’Archipel qui ont été arrêtés l’un après l’autre pour des vérifications de routine concernant la sécurité. D’après les estimations du gouvernement, si aucune des centrales nucléaires du pays ne fonctionne cet été, il y aura un déficit d’électricité d’environ 9,2 % dans les zones alimentées par 9 des 10 compagnies d’électricité du pays. L’Archipel sera entièrement affecté par ce problème, à l’exception du département d’Okinawa. Au mois de février 2012, à peine 6,1 % des réacteurs japonais fonctionnaient en raison de retards dans la remise en route des installations nucléaires. Dans le même temps, la consommation de fuel pour alimenter les centrales thermiques a augmenté. Entre mars 2011 et février 2012, les compagnies d’électricité ont consommé 1,3 fois plus de gaz naturel liquéfié et 2,1 fois plus de fuel et de pétrole brut qu’au cours des douze mois précédents. Si les centrales nucléaires restent à l’arrêt, il faut s’attendre à ce que les dépenses des compagnies d’électricité augmentent de plus 3 billions de yens par an. Et le coût sera encore plus élevé si le prix du pétrole, qui a déjà dépassé cent dollars le baril, continue à augmenter à cause de la crise iranienne.

Depuis l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, il y a un an, les règles de sécurité en matière d’énergie nucléaire ont été renforcées dans le monde entier. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est intervenue pour demander que des contrôles de sécurité obligatoires soient effectués par des équipes d’experts internationaux dans les centrales nucléaires. Aux Etats-Unis, la Commission chargée de la réglementation nucléaire a adopté un ensemble de nouvelles règles auxquelles les centrales nucléaires sont tenues de se soumettre d’ici la fin de l’année 2016. Les compagnies d’électricité devront renforcer le système de ventilation de l’enceinte de confinement des réacteurs nucléaires fabriqués par la firme General Electric — du même type que ceux de la centrale de Fukushima Daiichi —, améliorer les appareils de mesure du niveau de l’eau dans les bassins de stockage de combustible usé et s’assurer que les installations de secours sont suffisamment efficaces pour assurer la sécurité du réacteur en cas d’explosion ou d’incendie de grande ampleur. J’espère que le gouvernement japonais tiendra compte de ces mesures, qu’il appliquera au Japon les règles internationales de sécurité, et que M. Noda, le Premier ministre, prendra les devants pour que les centrales nucléaires de l’Archipel redémarrent.

Makino Hiroomi, le maire en exercice du village de Tomari dans l’île de Hokkaidô — où se trouve la centrale nucléaire Hokkaidô Electric Power de Tomari — a été réélu en janvier 2012, au terme d’une élection par acclamation. Il a déclaré ce qui suit à l’occasion d’un entretien publié le 13 mars par le Denki Shimbun (The Electric Daily News), un journal spécialisé dans l’électricité et l’énergie publié par la Japan Electric Association : « L’accident de la centrale de Fukushima Daiichi est une véritable catastrophe, mais il est pratiquement inconcevable que des accidents similaires puissent se produire dans les autres centrales nucléaires du pays. Les rapports des médias affirmant que toutes les centrales nucléaires du Japon finiront comme celle de Fukushima Daiichi ont poussé les Japonais à demander l’abandon de l’énergie nucléaire. Mais les énergies renouvelables sont loin de constituer un moyen de remplacement valable et je pense que l’énergie nucléaire a encore un rôle capital à jouer dans la production de l’électricité. Je crois qu’il faut continuer à produire de l’électricité dans les centrales nucléaires en prenant des mesures adéquates pour permettre aux riverains de vivre en paix. » Je dois dire que je partage le sentiment du maire de Tomari.

L’impact du programme nucléaire de l’Iran sur le Japon

Le programme de développement nucléaire de l’Iran, que j’ai déjà évoqué plus haut, constitue le risque géopolitique le plus grave auquel le monde est confronté à l’heure actuelle. Jusqu’à présent, l’Iran n’a pas mis à exécution sa menace de bloquer le détroit d’Ormuz au cas où on lui infligerait des sanctions plus sévères, ce qui déclencherait un conflit armé. Mais il semble peu probable que ces mêmes sanctions soient en mesure de persuader Téhéran d’abandonner ses ambitions touchant le nucléaire. La rencontre qui a eu lieu le 5 mars dernier à Washington entre le président Obama et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a montré que si les deux dirigeants sont d’accord pour empêcher à tout prix l’Iran de se doter d’armes nucléaires, ils sont loin d’être du même avis en ce qui concerne les mesures à prendre et le moment de passer à l’action.

Nippon.com traitera bientôt du problème de la crise iranienne, en tant que tel. Mais pour le moment, je me contenterai d’évoquer l’impact de cette crise sur le Japon, en terme de risques géopolitiques. Koyama Takashi, professeur invité à l’Université internationale de Akita, a publié un article tout à fait intéressant sur le sujet intitulé « Daisanji ‘yudan’ iran kiki » (La crise iranienne ou le troisième choc pétrolier) dans le numéro d’avril 2012 de la revue Bungei Shunjû. D’après lui, l’Iran et Israël sont déjà de facto en guerre. Mais, précise-t-il, « Si pour les Etats-Unis, le blocage du détroit d’Ormuz est un problème d’ordre militaire, pour le Japon, c’est une question de vie ou de mort ». 90 % des importations de pétrole de l’Archipel proviennent en effet du Moyen Orient et 85 % d’entre elles transitent par le détroit d’Ormuz. Une partie de ce pétrole pourrait certes être déroutée via des pipelines vers la mer Rouge et, de là, transportée jusqu’au Japon. Mais cela ne suffirait pas à combler le déficit en pétrole de l’Archipel. Qui plus est, les prix augmenteraient. Tout ceci aurait pour effet de provoquer un troisième choc pétrolier au Japon.

Le déclin de la recherche scientifique japonaise sur la scène internationale

Par ailleurs, la recherche scientifique japonaise est en train de régresser en termes de classement mondial, si l’on en croit un rapport sur les publications scientifiques intitulé « Kagaku kenkyû 2011 » (Evaluation de la recherche scientifique 2011) publié en décembre 2011 par l’Institut national des sciences et des technologies qui dépend du ministère de l’Education, des Sports, des Sciences et des Technologies. Entre 1998 et 2000, les chercheurs japonais ont produit 9,2 % des publications scientifiques parues dans les vingt-cinq pays du monde les mieux classés, ce qui mettait le Japon en troisième position. Entre 2008 et 2010, la part des publications japonaises n’a été que de 6,6 %, ce qui a relégué le pays à la cinquième place. Et en termes de « 10 % des publications les plus citées(*1)», le Japon n’arrive qu’à la quatrième place (7,5 %) pour la période 1998-2000, et à la septième place (5,9 %) pour la période 2008-2010. Le déclin de la recherche scientifique japonaise est particulièrement flagrant dans le domaine de l’ingénierie où la part des publications du Japon est passée de 8,4 % (second rang) à 5,3 % (quatrième rang). Dans le classement des « 10 % des publications les plus citées », le Japon est passé du troisième rang (6,6 %) au onzième (4,1 %), ce qui le situe derrière la Chine (19 %, second rang), la Corée du Sud (4,5 %, huitième rang) et Taiwan (4,4 %, dixième rang). Et il est suivi de près par l’Inde (3,9 %, douzième rang), la Turquie (3,7 %, treizième rang) et l’Iran (2,7 %, quinzième rang).

Entre octobre et décembre 2011, les firmes Panasonic, Sony, et Sharp ont toutes revu leurs prévisions à la baisse pour l’année fiscale qui a pris fin en mars 2012. A elles trois, elles envisageaient des pertes d’un montant total de 1,29 billions de yens. Il y a sans doute de multiples raisons à cela. Mais il est indéniable que le déclin de la science et de la technologie japonaise, et en particulier de l’ingénierie, est au cœur du problème.

(*1) ^ Ce classement est fondé sur les 10 % des publications les plus citées de chaque pays.

  • [17.04.2012]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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