La politique de M. Noda baigne dans la confusion

Shiraishi Takashi [Profil]

[05.11.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Le Premier ministre Noda propose de porter les différends territoriaux devant la Cour internationale de Justice

Le 26 septembre dernier, le Premier ministre M. Noda Yoshihiko a prononcé un discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies, dans lequel il a appelé à faire usage de la Cour internationale de justice pour le règlement des contentieux territoriaux et maritimes. Avec à l’esprit les disputes qui opposent le Japon à la Chine à propos des îles Senkaku d’un côté, à la République de Corée pour l’île Takeshima de l’autre, le Premier ministre a déclaré inacceptables pour les nations de chercher à réaliser leurs prétentions par un usage unilatéral de la force ou de la menace, et a fait appel à accepter la CIJ comme juridiction obligatoire. Il a également rappelé que le Japon s’en tenait fermement au principe d’une résolution pacifique des conflits dans le respect du droit international.

Comme je l’ai exprimé dans un éditorial pour le Yomiuri Shimbun du 23 septembre 2012 (version anglaise dans le Daily Yomiuri du 24 septembre), il n’était nécessaire, à mon avis, que le gouvernement provoque la Chine comme il l’a fait en annonçant sa décision de nationaliser les îles Senkaku, de façon à souligner la souveraineté japonaise sur ces îles qui sont par ailleurs déjà sous contrôle effectif japonais. De mon point de vue, cette nationalisation a surtout servi de prétexte à une très vive réaction de la part de la Chine, ce qui a accru la tension dans les eaux de cet archipel, et à une vaste campagne internationale de la Chine pour faire connaître ses prétentions sur ces îles. Ceci rend difficile pour le Japon de maintenir sa position actuelle, selon laquelle, malgré ce que la Chine et Taïwan peuvent dire par ailleurs, il n’y a pas de contentieux territorial. Si Tokyo venait à modifier sa position, et admettait l’existence d’un différend avec Beijing portant sur la propriété des Senkaku, alors l’appel du Premier ministre au règlement des différends territoriaux et maritimes par la CIJ serait justifié et s’appliquerait à la question des Senkaku comme à celle de Takeshima.

La stratégie énergétique du Parti démocrate au pouvoir n’est plus qu’un « objet d’art »

En revanche, il apparaît pour le moins difficile de voir la moindre logique dans la politique énergétique du gouvernement.

Le 14 septembre 2012, le Conseil Énergie et Environnement (présidé par le ministre de la Stratégie nationale M. Furukawa Motohisa), a rendu public un document intitulé « Stratégie innovante en matière d’énergie et d’environnement » fixant pour objectif de rendre possible une « mise en service zéro » de toutes les centrales nucléaires à l’horizon de la décennie 2030 par un « investissement dans toutes les autres formes d’énergie ». Le Conseil a également énoncé trois principes concernant les centrales nucléaires : (1) Appliquer strictement la règle de la limitation à 40 ans de service pour ces centrales ; (2) Ne remettre en service les centrales endommagées qu’une fois la garantie de sécurité donnée par la Commission de contrôle de l’énergie nucléaire ; et (3) Ne planifier aucune nouvelle centrale ni aucune extension à une centrale existante. Le Conseil, en jugeant que les centrales nucléaires existantes constituaient une importante source d’énergie électrique, a expressément lancé un programme de remise en marche des centrales actuellement à l’arrêt.

Originellement, le gouvernement escomptait faire approuver ce document en Conseil des ministres le 19 septembre. Mais il a dû faire face à une forte opposition venue de divers secteurs de l’industrie, du travail, et des juridictions et instances locales dans les régions où sont situées des centrales nucléaires, ainsi que des États-Unis d’Amérique, avec qui le Japon a un accord de coopération sur l’énergie nucléaire. C’est vraisemblablement face à cette opposition que le gouvernement a finalement changé son fusil d’épaule et a décidé de ne considérer le document du Conseil Énergie et Environnement que comme un simple document de réflexion en annexe d’une décision du Conseil des ministres qui se contente d’énoncer quelques grandes lignes d’une politique générale en matière d’énergie. Ce type de revirement de dernière minute est très inhabituel.

La décision du Conseil des ministres mentionne finalement : « Le gouvernement japonais développera des mesures énergétiques et environnementales en prenant en compte la “Stratégie innovante en matière d’énergie et d’environnement” (décision du 14 septembre 2012 du Conseil Énergie et Environnement), tout en menant des discussions responsables avec les instances locales, la communauté internationale et d’autres partenaires, et après avoir obtenu la compréhension de l’opinion publique japonaise, en révisant et réexaminant les dites mesures de façon flexible le cas échéant ».

Si la politique est un art, la décision du Conseil des ministres est sans nul doute une splendide œuvre d’art, magnifiquement ouvragée pour un effet aux jolies couleurs parfaitement ambiguës. Lors d’une intervention télévisée subséquente à cette décision, le Premier ministre M. Noda a déclaré : « L’objectif de zéro centrale nucléaire en activité à l’horizon des années 2030 est un objectif ferme fixé en Conseil des ministres en réponse à une demande populaire. Comprenez que la politique générale et les processus ultérieurs ont désormais été fermement fixés par le gouvernement ». Néanmoins, la formulation réelle de la décision du Conseil des ministres apparaît beaucoup moins nette, même après de multiples relectures. Ainsi « en révisant et réexaminant les dites mesures de façon flexible le cas échéant » semble un point essentiel de la décision, auquel cas il est légitime de penser que la politique définie par ce document sera elle-même bientôt révisée et réévaluée.

Il n’y a donc rien de surprenant à voir maintenant le gouvernement rétropédaler sur son projet de finaliser un plan énergétique sur la base de la stratégie fondamentale élaborée par le Conseil Énergie et Environnement. Mimura Akio, ancien président de Nippon Steel Corp, qui préside la sous-commission des questions fondamentales du Comité consultatif des Ressources naturelles et de l’Énergie, a déjà appelé à une révision de cette stratégie, faisant valoir que le document est truffé de contradictions et ne peut servir de base à une décision politique.

L’appel à la mobilisation de toutes les ressources stratégiques disponibles pour aboutir à zéro centrale nucléaire en fonctionnement dans les années 2030, qui était l’un des axes de la « stratégie innovante en matière d’énergie et d’environnement », faisait partie d’une recommandation adressée au gouvernement par le Parti démocrate le 6 septembre. Or, immédiatement après, d’après le Yomiuri Shimbun du 15 septembre, le gouvernement a commencé à chercher des moyens pour éviter de s’engager trop fermement sur ce point, ce qui l’a conduit à décider, en Conseil des ministres du 14 septembre, d’ajouter les mots « en révisant et réexaminant les dites mesures de façon flexible le cas échéant ».

En d’autres termes, le gouvernement s’est lui-même ménagé l’espace nécessaire pour se soustraire à son engagement. De cette façon, dans le même temps que le PDJ s’attirait les faveurs du public en appelant « Non au nucléaire », le gouvernement se pratiquait une sortie de secours de façon à pouvoir formuler une politique énergétique réaliste. Le résultat étant la décision du Conseil des ministres adoptée le même jour, chef d’œuvre monumental jouant sur le contraste du PDJ qui cherche à se faire passer pour l’initiateur d’une décision de stratégie énergétique capitale pour l’État, en vue des prochaines élections générales, et le gouvernement, contrôlé par ce même PDJ, qui travaille pour ne pas être contraint par ladite décision.

Noda, Abe, et une économie en déclin

Le 21 septembre, au cours du congrès spécial du PDJ, le Premier ministre M. Noda a aisément été réélu pour un nouveau mandat de président du parti actuellement majoritaire. Il a alors demandé à M. Koshiishi Azuma, sénateur de la Chambre des conseillers de demeurer secrétaire général du parti. Jusqu’à présent M. Koshiishi a œuvré à la réduction des discordes au sein du parti, et il a plaidé en faveur d’une tenue des prochaines élections générales pour la Chambre basse (qui doivent se tenir au plus tard en août 2013) de façon à les faire coïncider avec l’élection triennale de la chambre haute qui doit avoir lieu elle aussi l’été prochain. La décision de M. Noda de maintenir M. Koshiishi au poste de secrétaire général a donc été considérée comme une indication que le Premier ministre n’avait pas l’intention de dissoudre la chambre basse pour provoquer des élections anticipées avant la fin de cette année.

À la suite, le Parti libéral-démocrate (PLD), principal parti d’opposition, a tenu lui aussi son élection présidentielle interne le 26 septembre. Au premier tour de scrutin, M. Ishiba Shigeru, qui récemment présidait le Conseil de recherche des Affaires politique du PLD (et a été dans le passé ministre de la Défense et ministre de l’Agriculture), est arrivé en tête, suivi par l’ancien Premier ministre Shinzô Abe (2006-2007), mais Abe a gagné lors du vote définitif. Il semblerait que la faible popularité de M. Ishiba parmi les seniors du parti, tels l’ancien Premier ministre Mori Yoshiro (2000-2001) ou l’ancien secrétaire général du gouvernement Aoki Mikio, ait assurée la victoire de M. Abe. Plusieurs sondages d’opinion suggèrent que le PLD, dont la longue emprise sur le pouvoir a pris fin en 2009, possède de bonnes chances de sortir vainqueur des prochaines élections générales, et ainsi retrouver sa position en tant que parti au pouvoir. En août, à l’occasion d’une rencontre avec le président du PLD d’alors, M. Tanigaki Sadakazu, pour assurer le passage d’un projet de loi pour une réévaluation de la taxe sur la consommation à la chambre haute dominée par le PLD, le Premier ministre M. Noda a promis de déclencher « bientôt » des élections générales. Nous pouvons nous attendre à ce que M. Abe pousse le Premier ministre à respecter son engagement par tous les moyens possibles.

L’attention des médias est actuellement pointée sur les différences entre le programme du Premier ministre actuel M. Noda et celui de M. Abe du PLD, son possible successeur. M. Noda a annoncé un objectif de « zéro centrale nucléaire en fonctionnement », mais Abe affirme que même si le recours à ces centrales peut être réduit, fixer un objectif de zéro à l’heure actuelle est irresponsable. D’autre part, alors que les deux hommes sont d’accord que la taxe sur la consommation devrait être révisée (selon la loi promulguée à l’initiative de M. Noda en août, le taux actuel de 5% devrait être porté à 8% en 2014 et 10% en 2015), Abe dit que cette réévaluation ne pourra pas être mise en œuvre comme prévu si les conditions de la déflation actuelle persistent. Ces différences ne sont certes pas négligeables. Cependant, je suggère de ne pas oublier un autre facteur important, à savoir l’état lamentable de l’économie japonaise.

En 2007, un an avant que l’effondrement de Lehman Brothers ne déclenche une crise économique mondiale, le produit intérieur brut nominal du Japon était de 512 900 milliards de yens, le montant des exportations s’élevait à 83 900 milliards de yens et les importations à 73 100, générant un excédent commercial de 10 800 milliards de yens. Les revenus nets sur ​​les investissements étrangers étaient de 17 200 milliards, et le revenu national brut était de 530 100 milliards de yens. Quatre ans plus tard, en 2011, le PIB nominal était tombé à 468 400 milliards, les exportations à 66 500 milliards et les importations à 68 100 milliards, laissant un déficit commercial de 2 600 milliards. Les revenus nets de placement n’étaient plus que de 14 700 milliards, et le RNB était de 483 100 milliards de yens. En d’autres termes, au cours de cette période, le PIB a diminué de 8,7%, les exportations de 20,7%, les importations de 6,8%, le résultat net sur ​​les investissements étrangers de 14,5%, et le RNB de 8,7%. Le déficit commercial, causé en 2011 par les importations d’énergie accrues du fait de la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, persistera vraisemblablement. Il en résulte que la priorité stratégique pour le Japon, quelle que soit l’administration au pouvoir, sera de trouver un moyen d’enrayer la baisse de l’économie du pays.

Anniversaire de Nippon.com et lancement de la version arabe

Le mois d’octobre dernier marque le premier anniversaire de la mise en ligne du site Nippon.com, et le lancement d’une nouvelle édition en langue arabe, qui vient compléter nos éditions existantes en japonais, anglais, chinois, français et espagnol. Durant cette année, le nombre total de visites sur notre site n’ont cessé de croître, et le chiffre mensuel est déjà sensiblement supérieur à celui d’exemplaires imprimés par les principales revues d’opinion. Comme le savent ceux qui sont familiers avec l’histoire moderne du Japon, des revues comme Chûô Kôron ou Kaizô ont joué un rôle majeur dans la formation de l’opinion publique au Japon au cours des ères Taishô (1912-1926) et Shôwa (1926-1989). Nous avons aujourd’hui besoin de forums capables de jouer un rôle similaire pour notre époque. Notre objectif est de faire un tel lieu de Nippon.com, et nous espérons pouvoir compter sur votre soutien dans cette entreprise.


(D’après l’original éctit en japonais le 1er octobre 2012.)

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  • [05.11.2012]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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