Les cinq nouveaux principes de la diplomatie japonaise

Shiraishi Takashi [Profil]

[04.02.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Visite du premier ministre dans les pays d’Asie du Sud-Est

Du 16 au 18 janvier 2013, le Premier Ministre Abe Shinzo a effectué son premier voyage officiel à l’étranger depuis sa prise de fonction à la tête du gouvernement. Cette série de visites l’a conduit au Vietnam, en Thaïlande et en Indonésie.

Au Vietnam, les conversations de M. Abe avec son homologue le Premier Ministre M. Nguyen Tan Dung ont permis d’aboutir à un accord pour le développement de la coopération dans le domaine des infrastructures, tels les projets de constructions nucléaires et d’autoroutes, et celui des investissements commerciaux, par exemple pour l’exploitation des terres rares. En outre, en gardant à l’esprit la pression de plus en plus forte exercée par la Chine dans le contexte des problèmes de souveraineté territoriale en mer de Chine orientale et des îles Senkaku, il a été réaffirmé que « tous les conflits et différends territoriaux doivent être résolus par des négociations pacifiques sur la base du droit international ».

Concernant la question de la mer de Chine méridionale, [Japon et Vietnam] partagent « l’opposition à toute modification de la situation actuelle par la force », et ont également confirmé leur volonté de faire progresser leur coopération dans le domaine politique et de la sécurité. M. Abe a également déclaré : « les relations bilatérales sino-japonaises sont l’une des plus importantes pour le Japon. Nous continuerons à répondre avec sang froid, à maintenir et renforcer nos échanges de vue avec la Chine et à gérer fermement nos relations ».

Le jour suivant, 17 janvier, M. Abe rencontrait le Premier Ministre thaïlandais Mme Yingluck Shinawatra. Lors d’une conférence de presse commune, Mme Shinawatra a déclaré que le Premier Ministre Abe avait exprimé son intérêt à voir participer des entreprises japonaises aux projets d’infrastructures comme ceux de traitement des eaux en Thaïlande, du train à grande vitesse, ainsi que le projet de développement de la zone économique spéciale de Dawei en Birmanie (Myanmar). Concernant la zone de Dawei, elle a exprimé la nécessité de consultations triangulaires de haut niveau dans un avenir proche entre la Thaïlande, la Birmanie et le Japon.

Enfin, le 18 janvier, le Premier Ministre M. Abe a eu des entretiens avec le président indonésien M. Susilo Bambang Yudhoyono. Lors d’une conférence de presse commune, M. Abe a confirmé que les relations avec l’ASEAN était « l’axe le plus important » de la diplomatie japonaise, et a affirmé à la même occasion « cinq nouveaux principes de la diplomatie japonaise ». Ce sujet étant essentiel pour les relations diplomatiques du Japon avec l’ASEAN et la région de l’Asie orientale, je citerai assez longuement le projet de discours initialement prévu par M. Abe (annulé au dernier moment en raison du retour avancé de M. Abe à cause de l’affaire des otages en Algérie).

Cinq nouveaux principes de la politique étrangère japonaise

Notre premier principe est de protéger les libertés de pensée, d’expression et de parole dans cette région où deux océans [l’océan Indien et l’océan Pacifique. N.D.L.R.] se rencontrent. Ces libertés sont des valeurs universelles acquises par l’humanité et doivent prospérer dans leur plus grande extension.

Le second est d’assurer que les mers, notre bien commun le plus vital à tous, doivent être régies par les lois et règlements, et non par la force.

Concernant ces deux objectifs, je me réjouis du fond du cœur du rééquilibrage des États-Unis vers la région Asie-Pacifique.

Le troisième principe est que la diplomatie japonaise cherche les interconnections avec des économies libres et ouvertes. Nous devons tirer profit du pouvoir des réseaux en rapprochant nos économies à travers les flux commerciaux et financiers, les mouvements de biens et de personnes.

Les efforts et les contributions faits par le Japon, tels ceux de la construction du Couloir Économique Sud dans la région du Mékong, ont amélioré la connectivité en Asie, et commencent à porter leurs fruits pour la région toute entière. […]

Le quatrième principe, lié au précédent, est de faire fructifier plus encore les liens interculturels féconds entre les peuples du Japon et ceux de cette région, objectif que je continuerai à promouvoir.

Le cinquième et dernier principe est de promouvoir les échanges entre les jeunes générations qui sont destinées à porter nos nations dans l’avenir. […]

Il y a trente-six ans, le Premier Ministre japonais de l’époque, M. Fukuda Takeo, a fait trois promesses aux membres de l’ASEAN : que le Japon ne deviendrait jamais une puissance militaire ; que le Japon tisserait des liens avec l’ASEAN sur la base d’une intercompréhension « de cœur à cœur » ; et que le Japon développerait un partenariat dans l’égalité avec l’ASEAN et l’ensemble des ses membres. Ce que l’on a appelé les “trois principes”.

Mesdames et Messieurs, vous êtes mieux placés que quiconque pour savoir que j’ai toujours été, et suis encore aujourd’hui un fidèle partisan de la “doctrine Fukuda”.

Aujourd’hui, l’ASEAN et le Japon sont des partenaires égaux. Le temps est venu d’aller vers le monde, main dans la main, et de travailler ensemble à produire des effets bénéfiques.

Les vastes océans relient l’ASEAN et le Japon au reste du monde. Je crois en la nécessité de travailler côte à côte pour que notre monde soit un monde de liberté et d’ouverture, régit par l’état de droit et non par la force.

L’accent est mis sur la coopération avec l’ASEAN et l’Australie

Avant cette tournée du Premier Ministre M. Abe, le 3 janvier, le vice-Premier Ministre M. Asô Tarô s’était pour sa part rendu en Birmanie. Il y avait rencontré le président Thein Sein à qui il a réitéré l’intention du Japon d’abandonner une partie de la dette de 500 milliards de yens que la Birmanie a envers le Japon, et à qui il a confirmé la volonté du Japon d’aider au développement de la Zone Économique Spéciale de Thilawa.

En outre, entre le 9 et le 14 janvier, le ministre des Affaires Étrangères japonais M. Kishida Fumio avait effectué une visite aux Philippines, Singapour et Australie. Dans un article paru le 10 janvier dans un journal philippin, M. Kishida a déclaré : « Nous mettrons l’accent sur le renforcement de nos relations avec l’ASEAN », et a souligné l’importance accordée au renforcement de la coopération avec les Philippines dans le domaine de la sûreté maritime.

Au Brunei, le ministre a déclaré vouloir aider à faire de la présidence de l’ASEAN que Brunei assure pour 2013 une réussite et un facteur de résultats positifs. Puis, en visite en Australie le 13 janvier, lors d’un entretien qu’il a eu avec son homologue M. Bob Carr, ministre des Affaires Étrangères australien, M. Kishida a confirmé le renforcement des relations bilatérales dans le domaine de la sécurité, et a échangé un accord pour accélérer la négociation du partenariat économique nippo-australien (EPA).

En d’autres termes, au cours de ce premier mois d’exercice du gouvernement Abe, le ministre des Affaires Étrangères, le vice-Premier Ministre et le Premier Ministre lui-même se sont rendus en visite dans 7 des 10 pays de l’ASEAN (Vietnam, Thaïlande, Indonésie, Birmanie, Philippines, Singapour et Brunei) ainsi qu’en Australie, et montrent ainsi, en dévoilant les cinq principes qui conduiront dorénavant la diplomatie japonaise, que la coopération avec l’ASEAN et l’Australie revêtait pour notre pays une importance aussi grande que l’alliance et le traité de sécurité et de coopération bilatérale avec les États-Unis d’Amérique. Ceci est important et particulièrement bienvenu, après plusieurs années de dérive de la politique étrangère japonaise, en particulier au cours des trois années au gouvernement du Parti démocrate.

Ceux qui pensent que cela vise à « contenir » la Chine se trompent

Commentant l’événement pour leurs lecteurs, Le Quotidien du Peuple en Chine, et le Dong-a Ilbo en Corée du Sud qualifient la visite en Asie du Sud-est du Premier Ministre japonais de « tentative d’encerclement de la Chine ». Le moins qu’on puisse dire est que cette vision de la diplomatie japonaise en Asie, et l’analyse des relations internationales en termes de « politique de la force » et de « lunettes teintées » manque de imprécision. À l’heure actuelle, alors que la Chine a grandement progressé dans son intégration à l’économie mondiale et est devenue un partenaire extrêmement important de la plupart des pays de la région Asie orientale et Asie-Pacifique, y compris le Japon, l’idée de « contenir » la Chine est évidemment impossible, et ne servirait les intérêts de personne. Là ne résident absolument pas les problèmes qui se posent actuellement à l’Asie orientale et à la zone Asie-Pacifique.

La croissance économique des « marchés émergents » en Asie orientale et Asie-Pacifique comme dans d’autres régions du monde, en Chine, en Inde, au Brésil, en Indonésie ou en Turquie, conduit à une mutation accélérée de la répartition des richesses et des forces. À ce titre, l’ascension de la Chine est particulièrement remarquable. Voilà où résident les questions actuelles : quel ordre politique et économique, en Asie orientale / Asie-Pacifique comme dans le reste du monde ? Selon quels principes et comment le créer ? Tel sont les véritables défis.

Mais reconnaître l’ascension de la Chine ne signifie pas que tous les pays voisins sont prêts à envoyer des émissaires à Pékin pour demander sa bénédiction à chaque changement de gouvernement. Et encore moins que les règles de voisinages en Asie orientale soient unilatéralement fixées par la Chine, ne laissant à leurs voisins que le droit de les accepter. Ni que la Chine puisse faire appel à la force ou fasse pression sur ses voisins pour appuyer ses intérêts dans les questions territoriales.

Les règles et usages doivent être fixés par l’accord de toutes les parties, conformément au principe de l’état de droit, sous une forme compatible avec le droit international. Et les règles, une fois fixées, engagent toutes les parties. Voilà ce qui est normal. En acceptant de se soumettre aux lois et règlements qui régissent le droit de la mer, reconnaissant que les mers et océans sont un patrimoine international, les pays membres de l’ASEAN, par leur cohésion renforcée, se rendent capables de se développer dans une forme ouverte au monde, sans risque de se faire circonvenir par une autre puissance, et cela aussi est normal.

Tels sont les principes auxquels souscrit le Japon pour coopérer avec ses partenaires, pays de l’ASEAN et autres pays de cette zone comme l’Australie, sur la base de son alliance avec les États-Unis d’Amérique, en donnant une importance particulière à ses relations avec l’ASEAN en tant que plaque tournante pour sa coopération régionale, et en soutenant son unité. Le Japon restera impliqué en Chine, car la Chine a un rôle de responsabilité à jouer au niveau international. Voilà ce que disent les principes de la diplomatie japonaise formulés par la visite du Premier Ministre M. Abe lors de sa visite en Asie du Sud-Est.

(D’après l’original éctit en japonais le 21 janvier 2013.)

  • [04.02.2013]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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