Comment le Japon doit-il réagir face aux changements en cours en Asie et dans le monde ?

Shiraishi Takashi [Profil]

[27.01.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Je souhaite aborder, en ce début d’année, des questions qui portent sur le long terme, dont le tableau ci-dessous, qui montre l’évolution de la part des plus grands pays et groupes de pays dans l’économie mondiale, fournit une excellente illustration.

Part des principaux pays et groupes de pays dans l’économie mondiale

(%)

1990 2000 2010 2018
(prévision)
Monde 100 100 100 100
Pays avancés 80 79,9 65,7 58,5
G7 65,4 66 50,5 44,7
États-Unis 26,7 31,4 23,4 22,2
Japon 13,9 14,5 8,6 6,1
UE 31,5 26,1 25,6 22,1
NPI/PED* 20 20,1 34,3 41,5
NPI d’Asie 4,8 6,8 14,9 20,4
Chine 1,7 3,7 9,3 14,2
ASEAN-5 1,3 1,5 2,5 3
Inde 1,5 1,5 2,7 2,6

*NPI/PED : Nouveaux pays industrialisés / Pays en développement
Source : Le Fonds monétaire international,  Perspectives de L’économie mondiale (octobre 2013)

Différentes lectures de ce tableau sont bien évidemment possibles. La part des nouveaux pays industrialisés (NPI) d’Asie, qui est passée de 4,8 % en 1990 à 14,9 %, en 2010 devrait atteindre 20,4 % en 2018. On peut s’arrêter à cette progression et discuter de la montée en puissance de l’Asie dans l’économie mondiale. On peut aussi constater le déclin relatif de la puissance du Japon, dont la part a connu ces dernières années une baisse radicale. Les commentateurs éclairés s’intéressent cependant avant tout aux deux grands thèmes que nous présentons ci-après.

Redéfinir l’ordre mondial en réaction à la montée en puissance des nouveaux pays industrialisés

Le premier concerne la manière dont l’ordre économique et politique mondial doit changer pour tenir compte de la montée en puissance des NPI. Si en 1990, leur part ne représentait que 20 % de l’économie mondiale, elle était de 34,3 % en 2010 et devrait atteindre 41,5 % en 2018. Dans le même temps, celle des pays du G7 est en constante diminution depuis 2000.

L’appellation « BRICs » (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui s’est imposée dans les dix dernières années et la thèse du monde du G-zéro, conçue par Ian Bremmer qui dirige Eurasia Group, une société de conseil et d’analyse, sont toutes les deux essentiellement fondées sur cet aspect du tableau. Depuis l’an passé, il est indéniable que l’économie des NPI ne progresse plus à la même vitesse, mais il tout aussi est certain que leur montée en puissance va se poursuivre et que dans la décennie qui s’ouvrira en 2020, leur part dépassera celle du G7 et que les deux groupes seront en compétition. Redéfinir le système de gouvernance mondiale pour répondre à cette montée en puissance sera nécessairement une question de la plus grande importance dans les années à venir.

L’expansion continue de la Chine, un problème pour l’Asie de l’Est

Le second thème est lié à la hausse continue et rapide de la part de la Chine dans l’économie mondiale. Partie de 1,7 % en 1990, elle est passée à 3,7 % dix ans plus tard, puis à 9,3 % en 2010, et devrait atteindre 14,2 % en 2018. Dans le même temps, celle des États-Unis dégringolait de 31,4 % en 2000 à 23,4 % en 2010 et devrait continuer à diminuer pour n’être plus que 22,2 % en 2018. Comme l’avait dit Zhou Enlai à Henry Kissinger dans les années 1970 à propos du Japon, l’expansion de l’économie s’accompagne « nécessairement » d’une expansion de l’armée. Si la Chine continue à grandir et à rechercher l’expansion de son économie, le renforcement de sa puissance militaire, et l’élargissement de son influence politique, elle sera en compétition avec les États-Unis dans les années 2020.

La perception de la gravité de cette menace varie selon les régions. La part de la Chine dans l’économie de l’Asie de l’Est, qui atteignait déjà 38 % en 2010, devrait passer à 51 % en 2018. Le PIB indique la taille d’une économie et n’est certes pas le seul indicateur de la puissance d’un pays, mais si l’on considère que la Chine est tout près de représenter à elle seule la moitié de l’économie de l’Asie de l’Est, les pays de la région ne peuvent prendre cette évolution à la légère. Rien d’étonnant donc, à ce que la première préoccupation économique et politique dans cette région ne soit pas de définir comment réagir à la montée en puissance des NPI, mais à l’expansion continue de la Chine.

Cela ne s’applique cependant qu’à l’Asie de l’Est, et on peut prévoir qu’au niveau mondial, la montée en puissance des NPI va continuer encore pour quelque temps à être le principal objet des interrogations portant sur la gouvernance mondiale. Cette divergence de perception entre l’Asie de l’Est et le reste du monde va probablement durer encore quelques années, mais elle finira par s’amoindrir, sans doute dans les années 2020.

Une augmentation du nombre des pays qui voient la Chine comme une menace ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont, pour utiliser la terminologie de Karl Polanyi, rebâti sur les « ruines du système du XIXe siècle » le « système du XXe siècle » dont ils sont devenus le leader. Ce système était différent du système de l’équilibre des puissances, de l’étalon-or international, du marché autorégulateur, et de l’État libéral du XIXème siècle, puisqu’il remplaçait les deux premiers éléments par la Pax Americana, et le dollar.

Depuis ses réformes et son ouverture au monde en 1978, la Chine participe à ce « système du XXème siècle » en acceptant la Pax americana au plan international ainsi que le rôle du dollar, et elle est passée d’une économie dirigée à une économie de marché sans abandonner le principe énoncé par Deng Xiaoping de tāo gūang yăng hui, que l’on traduit parfois par « rester discret et cacher ses talents ». Elle a réalisé une croissance économique extraordinaire, renforcé sa puissance militaire et étendu sa capacité d’influence politique en conservant son régime à parti unique. Tant que la part de la Chine dans l’économie mondiale était limitée, cela ne posait pas de problème majeur. Aujourd’hui cependant, elle représente déjà plus de 10 %, et dépassera les 20 % dans les années 2020. À ce moment-là, un nombre grandissant de pays verront une menace dans sa montée en puissance, comme le font déjà plusieurs pays d’Asie de l’Est, si elle cherche à renforcer sa puissance militaire de manière « adaptée » à sa puissance économique, et à élargir son influence politique.

Ce que le Japon doit faire maintenant

Comment le Japon doit-il répondre à ces changements à l’échelle régionale et mondiale ? Il est primordial pour lui de maintenir l’équilibre des forces dans la région Asie-Pacifique et de contribuer à l’élaboration de règles pour l’ordre international du nouveau siècle sur ces bases. La renaissance de l’économie japonaise, le renforcement de l’alliance avec les États-Unis sur le plan de la diplomatie et de la sécurité, ainsi que la solidarité politique et la coopération dans le domaine de la défense avec ses partenaires, sont à cet égard de la plus grande importance.

Le premier ministre Abe Shinzô a abordé énergiquement ces questions dans l’année qui vient de s’achever et a fait ce qu’il fallait faire. Cela rend d’autant plus regrettable sa visite au sanctuaire Yasukuni dans les derniers jours de 2013, qui a engendré plus de sympathie avec la position de la Chine et de la Corée du Sud, qui critiquent la « droitisation » du Japon. Le Japon n’a rien à gagner sur le plan diplomatique en agissant ainsi. Ce que le Japon doit faire aujourd’hui, c’est se montrer solidaire des pays qui ont pour principe l’économie de marché et la démocratie, tant sur le plan mondial que régional, et contribuer plus encore à l’ordre économique international sous leadership américain.

(D’après un original écrit en japonais le 6 janvier 2014.)

  • [27.01.2014]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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