La diffusion d’informations depuis le Japon à la croisée des chemins
L’éditorial du nouveau rédacteur en chef de Nippon.com

Kawashima Shin [Profil]

[28.05.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La montée en puissance de la Chine, un tournant décisif

C’est en 1872 qu’a été publié Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, période à laquelle la mission Iwakura parcourait les pays occidentaux. Le trajet du tour du monde de Jules Verne et celui effectué par cette mission se recouvrent en grande partie, un fait peu connu me semble-t-il. Cette convergence tient à l’ouverture du canal de Suez, à l’établissement du passage maritime dans le Pacifique nord et à la création d’un réseau télégraphique couvrant le monde entier, bref, à des innovations technologiques et infrastructurelles. A cette époque où faire le tour du monde n’est plus forcément synonyme « d’aventure », il s’agissait du chemin le plus praticable. C’est par cette route que le Royaume-Uni fournira des biens publics internationaux et établira son empire, ouvrant la voie à la division du monde entre Etats souverains et territoires coloniaux.

La globalisation enclenchée à la fin du XXe siècle a trouvé de nombreuses ramifications, y compris le phénomène de rejet qu’est l’anti-mondialisation. La circulation d’immenses volumes d’informations et les mouvements instantanés de capitaux permettent d’unifier l’activité économique mondiale, modifiée en profondeur. Les nations émergentes aussi ont su tirer parti de la globalisation pour assurer leur croissance et devenir de grandes puissances économiques. Le cas le plus représentatif est celui de la Chine, qui s’est développée à une rapidité impensable en 1990, lorsqu’a débuté cette nouvelle ère. La montée en puissance des nations en développement va-t-elle, comme dans la seconde moitié du XIXe siècle, s’accompagner de l’apparition d’un ordre nouveau et faire bouger les frontières territoriales ? Tel est le tournant historique, le changement profond auquel nous sommes aujourd’hui confrontés.

La Chine, prête à de nouvelles évolutions

Le Japon fait partie des nations qui ont pris le train du changement mondial enclenché à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Malgré sa défaite dans la Seconde Guerre mondiale, et en partie grâce aux troubles chinois, le Japon a toujours conservé sa place dominante en Asie orientale. La Chine, en revanche, après l’âge d’or de la dynastie Qing au XVIIIe siècle, a vu sa croissance économique et démographique stagner et a peiné à s’adapter à la dynamique alors en marche. La première guerre sino-japonaise et la guerre russo-japonaise, il y a environ un siècle, sont symboliques de l’évolution au bénéfice du Japon de l’équilibre des pouvoirs en Asie de l’Est. A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la Chine, enfin admise au rang des grandes puissances internationales, ne parvient pourtant pas à tirer les bénéfices de sa position de vainqueur à cause de la guerre civile qui la déchire, puis de la guerre de Corée ; c’est vrai pour la République populaire de Chine comme pour la République de Chine.

La Chine parviendra-t-elle à surfer sur la vague des nouveaux changements apparus depuis la fin du XXe siècle ? Aujourd’hui deuxième puissance économique mondiale, elle semble elle-même quelque peu désemparée face à sa « grandeur » et son influence. L’une des causes en est sans doute le tour imprévu pris par les questions intérieures comme la politique extérieure. De plus, la croissance économique des nations émergentes ralentit depuis l’année dernière, et la Chine, qui va devoir faire face à une diminution de sa population active, voit son économie évoluer d’une phase de croissance forte à une phase de stabilisation. De son point de vue, en matière de politique extérieure, l’important est sûrement de recueillir aujourd’hui les fruits qui lui reviennent, sans pour autant écarter la possibilité d’égaler la puissance économique des Etats-Unis à l’avenir. Voilà sans doute pourquoi, tout en construisant une relation collaborative et stratégique avec les Etats-Unis et l’Europe, la Chine s’emploie aujourd’hui à réaffirmer et renforcer son influence en Asie de l’Est.

La position délicate du Japon

Mais pour le Japon, la stratégie actuelle de la Chine constitue une source d’inquiétude. La Chine a durci sa politique envers les pays voisins. C’est vrai non seulement sur les questions de souveraineté et de sécurité, mais aussi au niveau économique. Avant, l’économie était déjà au cœur de la politique extérieure chinoise, mais dans un contexte de coopération internationale garantissant des relations diplomatiques apaisées. Cependant, maintenant que la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale, l’économie est pour elle une arme, un facteur qui muselle les nations voisines fortement dépendantes d’elle au niveau économique.

Le pouvoir de la Chine — qui est aussi une grande puissance militaire — en Asie orientale se manifeste soit en cherchant à faire évoluer la situation actuelle, soit en la remettant en cause. Les exemples les plus frappants sont la question des îles Senkaku, de la mer de Chine méridionale ou la mise en place d’une zone d’identification de la défense aérienne. Dans le même temps, elle renforce ses relations économiques avec ses voisins, s’assurant ainsi un pouvoir d’influence. Du point de vue de la Chine, le Japon est l’un de ces voisins ; du point de vue du Japon, la Corée du Sud, le Vietnam ou les Philippines connaissent des contentieux territoriaux avec la Chine mais doivent également tenir compte de leurs étroites relations économiques avec ce pays ; ils se trouvent en quelque sorte dans la même situation que le Japon.

Mais en réalité, la Corée du Sud, en partie à cause du problème nord-coréen, se rapproche de la Chine. Au Vietnam aussi, pays socialiste, le gouvernement tente de trouver un équilibre avec la Chine, malgré l’œil critique de la société vietnamienne envers ce pays. Et les Philippines s’opposent parfois fortement à Pékin, mais sporadiquement, pour des raisons d’équilibre des pouvoirs nationaux. Le seul pays capable de résister à la puissance économique et globale de la Chine, parmi ses voisins, est le Japon. C’est pourquoi le Japon se trouve dans une position stratégique délicate.

La variété de l’information alimente la réflexion

Aujourd’hui, dans la péninsule coréenne et dans le détroit de Taïwan par exemple, l’ordre et les frontières qui modèlent l’Asie orientale contemporaine commencent à être remis en question. Cette mise en cause émane clairement de la Chine, mais il va sans dire qu’il existe également un lien avec l’évolution mondiale. Le Japon est, parmi les pays du G7, le seul voisin de la Chine, et parmi les voisins géographiques, c’est l’un des rares capable de s’y opposer. De ce fait, la politique japonaise vis-à-vis de la Chine peut difficilement obtenir l’approbation des autres pays. De plus, les questions territoriales et mémorielles au Japon ont tendance à faire l’objet de campagnes de dénigrement.

A l’heure de ce tournant historique, l’éventail des choix qui s’offre à nous est large et les tâtonnements sans doute inévitables. Le secteur privé doit aussi souligner les problèmes qu’il rencontre, et le dialogue et les échanges internationaux doivent être renforcés. Dans ce contexte, il faut prendre garde à un fait : les informations qui nourrissent le débat et la réflexion, nationale comme en dehors de nos frontières, sur ce qui touche au Japon, sont partiales ou insuffisantes.

Aujourd’hui, alors que l’Asie de l’Est, Japon compris, suscite un intérêt croissant, il est bien entendu nécessaire de faire de l’Archipel une source d’informations. Mais il ne faut pas se limiter à l’information dite « juste », à un parti-pris. Nous devons diffuser des informations dans le respect de la diversité, qui reflètent les multiples facettes du pays. Mais il faut garder à l’esprit le fait qu’à l’étranger, les débats les plus extrêmes au niveau national sont souvent considérés comme représentatifs du pays. Une opinion dont, sur place, on devine aisément qu’elle est orientée, ne sera pas toujours reçue comme telle à l’étranger, hors de son contexte. En ce sens, la diffusion d’informations depuis le Japon ne peut pas se limiter à délivrer telle quelle la diversité. A la croisée des chemins où nous nous trouvons aujourd’hui, il me semble crucial de proposer des informations dignes de nourrir des réflexions variées.

(D’après un article en japonais paru le 13 mai 2014)

  • [28.05.2014]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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