Une réponse à l’histoire
Les options du Japon pour le 70ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale

Kawashima Shin [Profil]

[29.08.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La Première Guerre mondiale, un tournant dans les relations Japon-Chine

2014 marque le 100ème anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Cette guerre, qui intervient alors que le Japon est incontestablement en train de devenir une puissance de premier plan en Asie de l’Est, jette une ombre sur les relations entre le Japon et la Chine, du fait notamment des « Vingt et une demandes » et de l’attribution au Japon, lors de la Conférence de paix de Paris, des possessions de l’Empire allemand dans la province du Shandong. L’archétype du mouvement anti-japonais en Chine s’est probablement forgé durant cette période, avec le boycott des produits nippons et les attaques des personnalités considérées comme sympathisantes. En d’autres termes, la Première Guerre mondiale est l’une des raisons du tournant pour le pire pris dans les relations entre le Japon et la Chine jusqu’à aujourd’hui.

Certains Japonais affirment que leur pays a adopté une politique de modération en Chine dans les années 1920, conformément aux accords de la Conférence de Washington. Mais, pour les historiens chinois, cette modération n’était due qu’à la coopération avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, le Japon continuant à étendre agressivement sa présence en Chine, principalement sur le plan économique.

Il serait souhaitable de se garder de s’intéresser à l’histoire uniquement lors des anniversaires des événements. Mais dans les faits, c’est une occasion qui permet aux médias de l’Asie de l’Est de susciter l’intérêt du grand public avec de nombreux reportages pour la commémoration, ravivant et remodelant les souvenirs les plus marquants. Et les vues sur l’histoire mises en avant par ces activités commémoratives ont un impact non négligeable sur les relations actuelles entre le Japon et ses voisins.

Chine et Corée : l’histoire commune de l’agression japonaise 

Nous sommes entrés dans la deuxième moitié de l’année 2014 et, en vue de l’année 2015, nous devrons affronter les effets d’un anniversaire ayant un poids encore plus important que celui du 100ème anniversaire de la Première Guerre mondiale, à savoir le 70 ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et le 50ème anniversaire du Traité nippo-sud-coréen. Le problème de la perception de l’histoire en Asie de l’Est se caractérise par le fait que la guerre sino-japonaise, l’occupation de certaines parties de la Chine par le Japon et le régime colonial instauré par le Japon dans la péninsule coréene sont considérés comme un seul et même phénomène : celui de l’agression japonaise. Il faut toutefois noter qu’en Europe, cet amalgame entre un régime colonial et la guerre elle-même ne semble pas être très courant.

Cette similitude des vues de la Chine et de la Corée du Sud ne se limite pas à l’agression japonaise. Elle est probablement renforcée par le fait que le gouvernement coréen actuel considère que la Corée fait partie des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, puisque le gouvernement coréen en exil basé à Chongqing est entré en guerre aux côté des Alliés.

Lors de sa visite en Corée du Sud en juillet 2014, le président de la Chine Xi Jinping a prononcé un discours à l’Université de Séoul dans lequel il a insisté sur le fait que l’histoire de la Chine et de la Corée avait en commun le combat contre l’agression japonaise. C’était en fait un appel pour que les deux pays se rejoignent en une lutte commune contre la perception actuelle de l’histoire par le Japon. De même, la Chine et la Russie planifient des commémorations communes le 3 septembre 2015 pour célébrer la victoire de la guerre contre le Japon. Il est à prévoir que les déclarations de ces pays voisins vis-à-vis du Japon sur la question de l’histoire prennent une forme encore plus sévère l’année prochaine.

Les options de réponse du gouvernement Abe

Certains vont probablement suggérer que cette « offensive sur l’histoire » n’aura que des effets limités et que le Japon ferait mieux de l’ignorer dans le calme. Mais, sur le champ de bataille des relations publiques internationales, le silence n’est pas toujours d’or. Quelle réponse le Japon devra-t-il préparer par rapport aux attaques verbales dont il fera certainement l’objet durant ce prochain anniversaire ? Plusieurs options peuvent être proposées mais ce sera la réponse du gouvernement, et non celle du secteur privé, qui sera certainement la plus attendue. J’aimerais donc proposer ici certaines options possibles pour cette réaction du gouvernement.  

La première option serait simplement de reconfirmer les positions prises par le passé. En réponse à une question posée à l’Assemblée nationale en octobre 2013, le premier ministre Abe Shinzô a confirmé que son administration continuerait à adhérer à la Déclaration Murayama de 1995, présentant les excuses du Japon et, en mars cette année, il a déclaré que la Déclaration Kôno de 1993 sur la question des « femmes de réconfort » ne serait pas non plus remise en question. Répéter la confirmation de ces positions est une réponse de niveau minimum qui, si elle manque de nouveauté, présente l’avantage d’être éventuellement le moyen le plus efficace de contrer les différentes critiques.

La seconde serait de fournir des explications concernant les points sur lesquels le Japon est attaqué. Les critiques anti-japonaises durant l’année à venir risquent de ne pas rester confinées aux frictions avec la Chine sur les îles Senkaku et avec la Corée du Sud sur les femmes de réconfort, mais de s’étendre aux actes de violence commis pendant la guerre, aux réparations de guerre et à la récente « droitisation » du pays.

S’il faut sans aucun doute prêter l’oreille à certaines de ces critiques, il n’en reste pas moins nécessaire de corriger les malentendus et les erreurs factuelles. Il serait bon, dans ce sens, de mieux faire connaître les efforts de réconciliation et de promotion de la paix déployés par le Japon après-guerre. A condition de conserver une certaine cohérence, des opinions diverses pourraient se faire entendre sur ce sujet. Si cette option est adoptée, il sera nécessaire de procéder à une analyse détaillée des commentaires critiques pouvant être émis de l’étranger.

Une nouvelle déclaration prenant pour modèle la réconciliation en Europe ?

La troisième option serait que le gouvernement Abe fasse une nouvelle déclaration pour cette année 2015. Le point crucial, dans ce cas, serait soit de baser cette déclaration sur une continuité d’adhésion aux déclarations passées, soit d’y apporter certaines modifications. Dans le premier cas, le gouvernement japonais pourrait proposer une sorte de célébration symbolisant la réconcilation avec ses anciens opposants. Même si la participation de la Chine et de la Corée s’avère difficile à obtenir, d’autres pays, comme les Etats-Unis, l’Australie et les nations de l’Asie du Sud-Est pourraient accepter de participer à cette célébration qui pourrait être programmée en prenant pour référence des exemples similaires mis en œuvre en Europe.

Au Japon, nombreux sont ceux qui émettent des doutes sur l’idée de réconciliation. Il est évident qu’il n’y a aucun lieu de s’incliner devant des critiques regorgeant de malentendus ou d’erreurs. Mais, en revanche, si le Japon tente de procéder à cette réconciliation de sa propre initiative, il a tout lieu d’espérer un plus grand respect et l’approbation de la communauté internationale. Même si l’on peut hésiter à calquer tel quel le modèle européen sur l’Asie de l’Est, il est certain que les exemples européens ont prouvé leur efficacité.   

Si, par ailleurs, le gouvernement Abe décide de faire une nouvelle déclaration dont la teneur modifie les précédentes allégations, il lui sera indispensable de préparer minutieusement les explications qu’il devra donner à l’avance aux Etats-Unis et aux autres alliés afin d’obtenir leur approbation. Il lui sera également nécessaire de prévoir les réponses aux nouvelles critiques au Japon même et à l’étranger.

Parmi les autres options, on pourrait envisager la célébration du 70ème anniversaire de la Seconde Guerre mondiale à partir de la perspective plus élevée d’une « histoire globale », en organisant, par exemple, des recherches conjointes et des colloques embrassant dans un large regard « l’ère moderne et la guerre ».

Il y a de nombreuses autres possibilités et certaines des options présentées ici peuvent également être associées. Les mouvements en vue de la célébration de cet anniversaire ont d’ores et déjà commencé. Il est nécessaire de discuter et de décider comment le Japon doit observer cet événement. Dans cet esprit, nippon.com continuera à publier des articles en relation avec ce thème dans les mois qui viennent.

(D’après un texte original en japonais du 11 août 2014.)

  • [29.08.2014]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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