Le premier ministre Noda fait-il de l’humour britannique ?

Hosoya Yuichi [Profil]

[14.10.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Le 2 septembre 2011, Noda Yoshiko, élu président du parti majoritaire, le Parti démocrate, suite à la démission de Kan Naoto, a remplacé ce dernier à la tête du gouvernement. Dans leur couverture de cet épisode, les médias étrangers ont eu quelques remarques désobligeantes sur le fait que le Japon a eu six premiers ministres en cinq ans. Ils ont aussi rapporté que M. Noda se comparait à la loche (dojô), un poisson d’eau douce proche de l’anguille, comparaison que certains médias anglais ont vu d’un bon œil, l’interprétant comme l’expression du sens de l’humour et de l’autodérision du nouveau premier ministre. Une façon de voir qui m’a paru ô combien britannique.

Au Japon, la forme la plus courante de comédie est le boke-tsukkomi, un duo dans lequel le boke joue le rôle du balourd et le tsukkomi celui de l’homme d’esprit qui le met en boîte. La tradition anglaise préfère quant à elle le modèle du solo, dans lequel un comédien provoque le rire en se prenant pour cible de ses propres plaisanteries. Il y a une vingtaine d’années, Mr. Bean incarnait à la télévision cette facette de l’humour britannique. Je n’étais pas le seul habitant de l’Archipel à trouver absolument désopilantes les excentricités et les bizarreries de ce personnage.

Se moquer de soi-même

On pourrait dire aussi que le goût des Japonais pour les comédies basées sur le duo boke-tsukkomi est le reflet de la relation d’interdépendance que chacun entretient avec autrui. D’autres personnes, notamment dans le public, peuvent être piquées au vif par les railleries adressées au boke par le tsukkomi. Dans l’autodérision, en revanche, personne d’autre que l’acteur ne peut se sentir visé. Autrement dit, cette forme d’humour n’a pas d’autre victime que son auteur. C’est un genre qu’on peut même qualifier de « comique de l’individualisme ».

Autre point important, l’autodérision est fondée sur une vision objective de soi-même. L’aptitude à se voir avec le regard des autres et à prendre conscience de ses propres lacunes est un signe de largeur d’esprit et d’objectivité. Elle requiert en outre une bonne dose d’intelligence. C’est le même genre d’autodérision qui est à l’œuvre dans la propension des Anglais à se moquer du climat et de la cuisine de leur pays. On n’a pas aussi souvent l’occasion de voir les Allemands, fiers comme ils le sont, ou les Américains, avec leur sens de la justice, se rire pareillement de leur propre culture. Et pourtant il va de soi que, faute d’une véritable fierté, les Anglais ne seraient pas en mesure de rire comme ils le font de leurs propres faiblesses.

Ne pas s’écarter de l’exemple de la loche

Il est intéressant que les médias britanniques aient trouvé que le premier ministre Noda Yoshiko avait fait montre de subtilité en se comparant à une loche et en faisant le vœu — pour pousser la plaisanterie encore un peu plus loin — d’améliorer la politique même s’il fallait pour cela « ramper dans la boue » à l’instar du poisson qui se nourrit dans la vase. Je ne suis pas en train de recommander aux hommes politiques, qu’ils appartiennent à la majorité ou à l’opposition, au Parti démocrate ou au Parti libéral-démocrate, d’avoir un regard aussi sarcastique sur eux-mêmes, mais je pense qu’il ne serait pas inutile pour eux de se doter de l’état d’esprit qui permet de se regarder objectivement sans perdre le sens de l’humour.

Peut-être m’objectera-t-on que, avec l’avalanche de graves problèmes auxquels il doit faire face et le cynisme teinté de masochisme qui prévaut au sein de la population, le pays n’a guère besoin d’autodérision, mais je n’en pense pas moins que ce serait une bonne chose si la vie politique japonaise s’imprégnait d’un regard humoristique propice à la convivialité et d’une largeur d’esprit porteuse d’une vision objective de soi-même.

Le gouvernement de Noda Yoshiko est arrivé au pouvoir avec un taux d’approbation de 60 %. Le fait que ce chiffre dépasse même les attentes du nouveau premier ministre témoigne que la population, lasse du populisme superficiel, aspire à une politique pragmatique qui ne rechigne pas à « ramper dans la boue ». J’espère que le nouveau premier ministre parviendra à garder un point de vue objectif tant sur le regard que l’opinion publique porte sur sa façon de conduire les affaires que sur la perception que la communauté internationale se fait des comportements du Japon. Voilà l’attitude qui convient pour mener la politique dont le pays a vraiment besoin. (22 septembre 2011)

(D’après un original en japonais.)

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  • [14.10.2011]

Professeur à l’Université Keiô. Né en 1971 dans le département de Chiba. Diplômé de l’Université Rikkyô en 1994, où il s’est spécialisé dans le droit. A effectué un troisième cycle en sciences politiques en 2000 et obtenu un doctorat de l’Université Keiô. A enseigné à l’Université d’Hokkaidô et à l’Institut des sciences politiques de Paris. Auteur de divers ouvrages, dont Sengo kokusai chitsujo to Igirisu gaikô (L’ordre international après-guerre et la diplomatie britannique ; prix Suntory pour les sciences sociales et humaines), Gaikô : tabunmei jidai no taiwa to kôshô (Diplomatie : dialogue et négociations à travers la civilisation), Rinriteki na sensô : Toni Burea no eikô to zazetsu (Guerres éthiques : gloire et échec de Tony Blair ; prix Yoshino Sakuzô du Yomiuri). Membre du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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