C’était il y a soixante ans
Le langage fort et concis de Yoshida Shigeru

Taniguchi Tomohiko [Profil]

[21.10.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Voici la brève allocution prononcée par Yoshida Shigeru à San Francisco le 8 septembre 1951 reproduite dans son intégralité :

I am happy that this Japanese-American Security Pact has been concluded this after-noon on the heels of the signing of a Japanese peace treaty this morning.

That treaty gives Japan the key for re-entering the community of nations as a sovereign equal. This pact insures the security of the unarmed and defenceless Japan.

It has always been my conviction that Japan, once she regains liberty and independ-ence, must assume full responsibility of safeguarding that liberty and independence. Unfortunately, we are as yet utterly unprepared for self-defence. We are very glad, therefore, that America, realizing that security of Japan means the security of the Pacific and of the world, consented to provide us the necessary protection by retaining her armed forces in and around Japan temporarily after peace so as to ward off the menace of Communist aggression which is sweeping on at this very moment close to our shores.

Restored to independence, the Japanese people will recover self-confidence as well as pride and patriotism. Our nation is now inspired with fresh vigour and zeal to shoulder their proper share in the responsibilities for the collective security of the Far East. I wish to assure the American delegates here that the governement of Japan will cooperate gladly and wholeheartedly in the implementation of this pact.

(Je me réjouis de la conclusion de ce Pacte de sécurité nippo-américain cet après-midi, après la signature du Traité de paix avec le Japon ce matin.

Le traité donne au Japon la clef pour retrouver sa place dans la communauté des nations en tant qu’Etat souverain. Le pacte assure la sécurité à notre pays désarmé et sans défense.

J’ai toujours eu la conviction que le Japon, une fois qu’il aura retrouvé sa liberté et son indépendance, devra assumer la pleine responsabilité de protéger cette liberté et cette indépendance. Malheureusement, dans l’état actuel des choses, nous ne sommes absolument pas prêts à assurer nous-mêmes notre défense. Nous sommes par conséquent très contents que l’Amérique, qui comprend que la sécurité du Japon signifie la sécurité du Pacifique et du monde, ait accepté de nous fournir la protection nécessaire en maintenant temporairement des forces armées à la fois au Japon et autour du Japon après le retour de la paix, afin d’écarter la menace d’agression communiste qui fait rage en ce moment même tout près de nos côtes.

Maintenant que son indépendance lui est rendue, le peuple japonais va reprendre confiance en lui, et recouvrer aussi sa fierté et son patriotisme. Notre nation est à présent pleine d’une nouvelle vigueur et d’une nouvelle ferveur pour assumer sa part de responsabilité pour la sécurité collective de l’Extrême-Orient. Je veux assurer les délégués américains ici présents de la coopération enthousiaste et sans réserve du gouvernement et du peuple japonais à la mise en oeuvre de ce pacte.)

(extrait du Document 7 lié à la conclusion du Traité de paix, Bureau des traités internationaux, ministère des affaires étrangères).

Il s’agit de la brève allocution prononcée par Yoshida à l’occasion de la signature du pacte de sécurité nippo-américain. Sa lecture donne envie de baisser la tête.

La sécurité du Japon est la sécurité de l’Océan pacifique et du monde, c’est pour cette raison que les Etats-Unis s’engagent pour la sécurité de notre pays, déclare Yoshida. Soixante ans plus tard, la signification de ce pacte n’a pas changé.

Continuité des “déficiences” du Japon dans le domaine de l’auto-défense

Il serait cependant difficile de dire que la certitude exprimée alors par le premier ministre que le peuple japonais, une fois qu’il aurait repris confiance en lui et recouvré sa fierté et son patriotisme, assumerait pleinement ses responsabilités en matière d’auto-défense, et qu’il remplirait ainsi ses obligations vis-à-vis de la sécurité de l’Extrême-Orient, est devenue aujourd’hui une réalité. La continuité de nos déficiences en ce domaine ne peut qu’embarrasser le lecteur.

Ce court discours est à dessein sans fioritures. Mais en quelques lignes, probablement rédigées sinon par le premier ministre lui-même, du moins par une personne capable de transmettre fidèlement sa pensée, on perçoit les oscillations de son cœur.

Dans la première partie, les mots unarmed, defenceless, as yet utterly unprepared, qui expriment la faiblesse absolue et inattendue du Japon, attirent l’attention. Ils expriment la réalité du Japon tel que la voit Yoshida.

Mais Yoshida, un homme qui comptait d’abord sur ses propres forces, ne peut se dispenser de déclarer que le Japon ne manquera pas de se redresser et d’assumer seul ses propres responsabilités.

Les mots de la seconde partie sont tout à fait différents, ils expriment la force. Après avoir montré qu’en tant que premier ministre d’un pays au bord de la guerre (la Guerre de Corée se poursuit) il a une conscience aigüe de la situation avec les mots “so as to ward off the menace of Communist aggression which is sweeping on at this very mo-ment to our shores“, il ne peut s’empêcher d’utiliser à propos de son pays des qualificatifs dynamiques, avec les mots “self-confidence, pride and patriotisme, fresh vigour and zeal“.

Le Japon pourtant n’a pas ensuite mûri comme l’attendait Yoshida. Pendant trop longtemps, il n’a pas assumé ses responsabilités, comme s’il pensait qu’il pouvait s’en tirer sans payer son dû. Nous avons oublié en cours de route la douloureuse perception qui devait être celle de Yoshida, au moment où il prononçait ces mots en faisant montre de toute la bravade qu’il pouvait, rassemble tout en conduisant un pays exsangue.

A notre époque, un supplément est exigé pour la sécurité

Soixante ans plus tard, la source de la menace est en Chine. Les missiles chinois de courte et moyenne portées sont capables d’atteindre les bases américaines au Japon de Misawa (au nord de l’île de Honshû) à Kadena (à Okinawa), ainsi que celle de Guam, et leur faiblesse est évidente. Dans un contexte où la rivalité entre les grandes puissances ne se joue plus aujourd’hui dans l’Océan indien, mais dans le Pacifique Ouest, les bases américaines au Japon ne sont certainement pas proche de cette zone maritime.

Si le Japon souhaite continuer à s’appuyer sur les Etats-Unis pour l’assurance dont il a besoin en matière de sécurité, il doit comprendre qu’un supplément sera exigé. Dans le même temps, les forces d’autodéfense doivent remplir leur mission originelle, défendre les zones maritimes japonaises, mais aussi aller plus loin en mer pour remplir nos responsabilités vis-à-vis de la sécurité du trafic maritime. La coopération avec l’Australie ou l’Inde est aussi importante.

Il est grand temps de parvenir à ce Japon assumant la pleine responsabilité de protéger cette liberté et cette indépendance. J’ai entendu dire que M. Noda a choisi de se lancer dans la politique d’abord dans ce but. Je voudrais qu’il se souvienne de la silhouette solitaire de Yoshida il y a soixante ans, au moment de signer le pacte de sécurité par lequel il engageait son pays à assumer seul cette responsabilité. (16 septembre, 2011)

(D’après un original en japonais.)

  • [21.10.2011]

Secrétaire du cabinet d’Abe Shinzô, chargé de communication depuis janvier 2013. Il était professeur invité spécial à l'Université Keio et membre du comité de rédaction de nippon.com entre avril 2011 et janvier 2013. Né en 1957 dans la préfecture de Kagawa, il est diplômé de la faculté de droit de l'Université de Tokyo. C'est comme journaliste qu'il commence sa carrière, à la revue Nikkei Business, dont il devient membre de comité de rédaction, avant d'entrer au ministère des affaires étrangères, où il occupe d'abord les fonctions de porte-parole adjoint, puis de conseiller au département de diplomatie publique. Il a notamment été chercheur invité Fulbright au centre international de recherche de la Woodrow Wilson School de l'Université de Princeton, président de la Foreign Press Association de Londres, chercheur invité à l'Institut des études internationales de Shanghai (SIIS). Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les monnaies brûlent : une histoire de la coexistence du yen, du yuan, du dollar, et de l'euro .

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