Ce que signifie l’emballement autour de Hashimoto Tôru

Mamiya Jun [Profil]

[28.11.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Pour la première fois depuis très longtemps, ma ville natale, Osaka, attire l’attention de tout le Japon à propos d’un thème qui interpelle.

Hashimoto Tôru, le gouverneur de la préfecture d’Osaka, a démissionné afin d’être candidat au poste de maire de la ville dans l’élection qui aura lieu le 27 novembre. Au moment où j’écris ces lignes, nul ne sait s’il la remportera(*), mais c’est sans conséquence. Ce qui compte ici, c’est d’abord l’enthousiasme qu’il soulève, ainsi que les raisons de celui-ci.

Les raisons de cette ferveur

Hashimoto Tôru, 42 ans.

Hashimoto Tôru s’est engagé sur sa vision d’Osaka, préfecture métropolitaine. Osaka obtiendrait ce statut, celui dont seule Tokyo bénéficie aujourd’hui, grâce à la fusion entre la municipalité et la préfecture. Actuellement, sur le plan administratif, la ville d’Osaka, bien qu’étant une ville désignée par ordonnance gouvernementale et disposant à ce titre de plus d’autonomie qu’une ville ordinaire, est une subdivision de la préfecture d’Osaka, alors qu’elle contribue à près de 50 % de l’économie de la préfecture. M. Hashimoto propose de réorganiser cela : il n’existerait plus qu’un seul gouverneur pour la nouvelle préfecture métropolitaine, au lieu de la situation actuelle qui voit le gouverneur de la préfecture d’Osaka occuper une position supérieur à celle du maire d’Osaka. La ville prendrait en d’autres termes la mainmise sur la préfecture. Comme on pouvait s’y attendre, les politiciens locaux sont férocement opposés à cette proposition. Les grands médias s’en sont mêlés en dévoilant des scandales impliquant la famille et les parents de M. Hashimoto. Mais il a néanmoins suscité la ferveur des électeurs.

Hashimoto Tôru n’est pas ce qu’on appelle un politicien professionnel. Avocat de formation, il est devenu très populaire en tant que commentateur à la télévision. En 2008, il s’est déclaré candidat à l’élection au poste de gouverneur, avec l’appui des milieux politiques et des médias locaux, et il a été élu. Politiquement, c’est un faucon, et un partisan du libéralisme économique. Ses mesures d’austérité spartiates, abhorrées par les fonctionnaires territoriaux de la préfecture et par l’assemblée préfectorale, ont été applaudies par les habitants. Il a depuis proposé sa vision du statut de préfecture métropolitaine pour Osaka avec pour slogan « une administration locale plus efficace », une critique implicite de la bureaucratie de la municipalité d’Osaka, plus pléthorique encore que celle de la préfecture. Sa vision traduit aussi un projet à plus long terme, la création d’une base pour une indépendance accrue des régions.

Au Japon, les collectivités territoriales ne disposent pas dans les faits d’autonomie financière. Elles sont soumises à des contrôles très stricts en matière de taxation et d’emprunts, et ne pourraient fonctionner sans les subventions de fonctionnement de l’Etat. Les collectivités territoriales ne peuvent pas décider, et le pouvoir central est irresponsable. Dans une interview donnée il y a un an environ, M. Hashimoto a déclaré : « Je pense que si notre pays s’enfonce comme il le fait en ce moment, c’est parce que les responsabilités n’y sont pas clairement définies. Personne ne sait si l’énorme dette publique japonaise est due à l’Etat ou aux régions. » Les gens d’Osaka ont assurément l’impression que M. Hashimoto s’oppose à la domination de Tokyo sur les régions. Des propositions du même ordre ont vu le jour dans d’autres régions, mais elles n’ont, à ma connaissance, nulle part eu l’écho qu’elle rencontrent à Osaka. Cela s’explique par des raisons propres à la ville et sa région.

Le rêve d’Osaka

Cela peut sembler difficile à croire étant donné la piètre situation actuelle, mais il y a environ soixante-dix ans, Osaka était au centre de l’économie japonaise. La baie d’Osaka et ses alentours sont aussi le cœur du Japon historique, l’espace où s’est formé l’ancien pouvoir royal du Yamato. La ville elle-même a été construite à la fin du seizième siècle à la périphérie de Nara et de Kyoto, les deux villes qui depuis l’Antiquité ont été successivement les sièges du pouvoir impérial. Elle est ensuite devenue le centre du commerce dans le tout le pays, sa capitale financière et l’endroit où le capital s’accumulait, ainsi que le berceau de l’industrie manufacturière. Après la restauration de Meiji, lorsque Tokyo devint la capitale du Japon, Osaka conserva ses fonctions, et fut le lieu de naissance à de nombreuses entreprises pendant la modernisation du Japon.

Le plus important, c’est qu’à l’époque d’Edo, alors que le Japon connaissait encore un système politique féodal, l’esprit du capitalisme moderne s’y développait. Osaka était sous l’autorité directe du bakufu, mais les mouvements des personnes, des marchandises et de l’argent y étaient fondamentalement libres. On y respectait ceux qui gagnaient de l’argent plus que ceux qui étaient au sommet de la hiérarchie féodale, et l’ambiance y était propice à l’innovation. Pour comprendre le niveau avancé qu’avait la ville, rappelons que c’est ici que fut créé en 1730 le premier marché à terme au monde, la Bourse du riz de Dôjima. La ville attirait les gens qui cherchaient la réussite. Ici, on pouvait se lancer dans le commerce sans rien et faire fortune en une seule génération à condition d’avoir le talent et la ténacité nécessaire. Tel était le « rêve d’Osaka » que chacun au Japon connaissait. Les chefs d’entreprise comptaient plus que les bureaucrates. L’esprit d’entreprise et l’autonomie, l’indépendance y étaient les valeurs suprêmes. Personne ne voyait d’obstacle à ce que les gens s’enrichissent tant qu’ils ne gênaient pas le gouvernement.

Mais le système centralisé de l’économie de guerre mis en place à partir vers 1940 fit disparaître cette énergie. Les marchés cessèrent de fonctionner, la glorieuse Bourse du riz fut fermée, les entreprises financières, industrielles et de production d’informations furent placées sous le contrôle du gouvernement central. Après la guerre, cette centralisation laissa de profondes traces, et c’est à Tokyo que confluèrent les gens et les entreprises. Les grands conglomérats financiers comme Nomura, Sumitomo ou Nippon Life Insurance, de même que les géants des médias que sont Asahi ou Mainichi transférèrent le centre de leurs activités à Tokyo.

L’esprit d’entreprise connut une grave détérioration. Pour autant que je sache, depuis les années 1950, Osaka n’a pas donné naissance à des entrepreneurs innovateurs de la trempe de Nakauchi Isao, l’homme qui révolutionna la distribution au Japon, ou de Ando Momofuku, l’inventeur des nouilles instantanées qui sont aujourd’hui répandues dans toute l’Asie. Le rêve d’Osaka, écrasée par la centralisation du pouvoir à Tokyo, et sa domination économique, redevint seulement un rêve du passé. Pourtant Osaka a aujourd’hui encore une économie d’une dimension équivalente à celle de la Suisse ou de la Suède. Malgré cela, la région a perdu sa vitalité. On peut avancer que ce schéma est celui qui a conduit le Japon à la perte de dynamisme qu’il connaît actuellement.

La possibilité d’une renaissance

M. Hashimoto, né dans une famille pauvre, arrivé là où il est aujourd’hui grâce à ses propres efforts, a développé sa propre pensée et l’exprime dans ses propres mots : il incarne l’esprit d’Osaka autrefois. Cela ne peut que toucher une corde sensible chez les habitants de la région. Evaluer M. Hashimoto comme politicien à ce stade est bien sûr impossible. Avons-nous affaire à un réformateur ou à un démagogue ? Il est fort possible qu’il soit un démagogue. Peu importe. Ce qui compte, n’est-ce pas de prendre conscience de ce que nous avons perdu ? La performance de M. Hashimoto a réveillé la conscience des gens d’Osaka. C’est là l’important. (7 novembre 2011)

(D’après un original en japonais.)

(*) ^ M. Hashimoto a remporté le 27 novembre 2011 l’élection à la mairie d’Osaka face au maire sortant Hiramatsu Kunio. Matsui Ichiro, le candidat de “Ishin no kai”, le parti de Hashimoto, a été élu gouverneur de la préfecture à l’issue de l’élection tenue simultanément.

  • [28.11.2011]

Né en 1959 à Osaka. A été membre du comité de rédaction de nippon.com, avant de devenir le directeur éditorial de celui-ci entre avril 2014 et décembre 2015. Ancien rédacteur en chef du magazine Kinyû Bijiness et de la revue Chûo Kôron.

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