Les Japonais d’aujourd’hui ne regardent plus les cartes géographiques

Miya Kazuho [Profil]

[23.01.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Depuis le terrible séisme du 11 mars, on me demande sans arrêt si ma ville natale, Morioka, dans la préfecture d’Iwate, se porte bien. Je réponds qu’heureusement, grâce à sa situation insulaire, elle n’a pas subi de sérieux dégâts. Ce sont à peu près les seules paroles que je trouve à offrir en réponse à ces sympathiques préoccupations. Et je les prononce avec des sentiments mitigés, tant la catastrophe qui a relativement épargné Morioka, la capitale d’Iwate, a ravagé d’autres parties de la préfecture.

La géographie du Tôhoku reste un mystère pour la plupart des gens

Il m’est peu à peu apparu que bien des gens sont incapables de se représenter la géographie du Tôhoku. Ils seraient bien en peine de localiser les départements de la région, ses sommets, ses montagnes, ses rivières et son littoral, et n’ont pas même une idée précise de l’emplacement de ses voies ferrées. C’est probablement parmi les habitants du Sud-Ouest du Japon que prévaut cette vision brumeuse du Tôhoku, car si l’on se repère facilement dans la région où l’on vit, plus un endroit est éloigné plus l’image qu’on s’en fait est vague.

Je n’en suis pas moins abasourdi quand je découvre que des gens se figurent que le tsunami a pu atteindre Morioka, en dépit du fait que, jour après jour, les journaux qui couvrent la catastrophe ont publié des cartes du Tôhoku, et notamment des trois départements de la région qui ont été touchés. Après avoir eu ces cartes sous les yeux à de si nombreuses reprises, la géographie du Tôhoku aurait dû devenir familière même aux plus ignorants. Il faut reconnaître que les cartes publiées par les journaux sont en noir et blanc, si bien qu’elles n’indiquent pas les différences d’altitude et ne permettent donc pas de distinguer les plaines des montagnes.

Sur une carte en couleurs, les plaines seraient représentées en vert et les montagnes en marron. Pour ce qui est du département d’Iwate, la couleur brune l’emporterait largement, traversée en son milieu par une étroite bande verte : le bassin de la rivière Kitakami, qui parcourt le département du nord au sud. C’est ainsi que le marron des montagnes de Kitakami domine toute la région située entre le littoral et la bande centrale verte. Dans ces conditions, il est clair qu’il est tout simplement impossible qu’un tsunami ait parcouru les quelque 100 kilomètres qui séparent Miyako de Morioka (ou Kamaishi de Hanamaki).

Voyager par l’esprit

Quand les enfants japonais entrent au collège, ils doivent se procurer, entre autres choses, un atlas. Aussi rudimentaire soit-il, on pourrait penser que c’est un objet qu’on est content d’avoir. À l’époque où les Japonais voyageaient peu à l’étranger, où même dans leur propre pays, nombreux devaient être les enfants qui se penchaient infatigablement sur les cartes de leur atlas et s’immergeaient dans leurs rêves. N’ayant pas l’occasion de voyager, ils le faisaient par procuration grâce à ces cartes. Mon oncle, qui aurait cent ans s’il était encore en vie, faisait partie de cette génération. Cet enfant amoureux des cartes, qui allait ensuite suivre des études pour devenir enseignant, puis pratiquer son métier dans des écoles rurales, vécut toute sa vie sans vraiment voyager. Et pourtant, il connaissait des noms de lieux situés à l’autre bout du Japon et dans le monde entier.

À notre époque, où nous pouvons nous rendre partout, je suppose que les gens ne regardent plus les cartes comme le faisait mon oncle. De nos jours, nous regardons les cartes des endroits où nous avons l’intention d’aller, mais pas les autres. Se plonger dans une carte n’est plus un passe-temps. Pourtant, ce n’est qu’en laissant notre imagination s’envoler pour se représenter un pays inconnu et ses habitants, quand bien même avec une carte pour seul guide, que nos cœur peuvent s’emplir de sympathie. (22 novembre 2011)

(D’après un original en japonais)

  • [23.01.2012]

Professeur à l’Université Seika de Kyoto. Diplômé de l’Université de Tokyo. A été rédacteur en chef du Chûô Kôron. Auteur de Koten yomu beshi, rekishi shiru beshi (Les classiques rouges, l’histoire connue). Aujourd’hui membre du comité consultatif de rédaction chez Nippon.com.

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