La crise en Corée du Nord et le défi qu’elle pose à NHK World (2ème partie)
L’ambition de créer un média audiovisuel sur le modèle de CNN

Taniguchi Tomohiko [Profil]

[10.02.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

De diffuseur mondial à sous-traitant

Dans la première partie de cet article, j’ai expliqué dans quel contexte fut prise la décision de mettre en place un organe de radiodiffusion en langue anglaise comparable à CNN. C’est ainsi que Japan International Broadcasting Inc. (JIB, la Radiotélévision japonaise) vit le jour en avril 2008, une fois le consensus réuni sur la nécessité d’un tel média. Mais aujourd’hui, près de quatre ans plus tard, les objectifs et la vision qui avaient présidé à la naissance du projet ont été abandonnés et il est désormais clair que JIB n’est rien de plus qu’une filiale de la NHK produisant des programmes.

Le tournant décisif dans le destin de JIB est survenu en février 2009, quand NHK a lancé un programme d’informations à vocation planétaire diffusé par NHK World, qui comportait entre autres des nouvelles en anglais toutes les heures. NHK, on le sait, est la chaîne quasi-publique du Japon (les initiales qui constituent son sigle viennent de Nihon Hôsô Kyôkai, qui veut dire Société de diffusion du Japon). Bien que rien n’ai été officiellement dit, JIB s’est par la suite métamorphosée en sous-traitant de NHK, chargé de la production d’un peu plus de 30 % de la production internationale de cette chaîne. JIB, dont plus de la moitié des revenus proviennent des paiements effectués par NHK World en contrepartie des programmes qu’elle produit, est foncièrement dépendante de NHK.

Autrement dit, JIB a été intégrée dans la cohorte des filiales de la chaîne quasi-publique géante. Et, avec un effectif de tout juste 42 employés à plein temps (à la date du 1er juillet 2011), elle est l’une des plus petites.

La responsabilité en incombe, me semble-t-il, non seulement à NHK, mais aussi au gouvernement japonais.

Lorsqu’il a fallu trouver des capitaux pour financer la création de JIB, les pouvoirs publics ont sollicité les investissements du secteur privé, sous prétexte que l’État ne disposait pas des fonds nécessaires. Mais la participation des radiodiffuseurs commerciaux et autres entreprises auxquelles ils se sont adressés est restée purement symbolique, sans doute parce que NHK s’octroyait plus de 50 % des parts du capital de JIB.

Jusqu’à présent, JIB n’a pas diffusé ne serait-ce qu’un seul programme dramatique ou musical provenant d’une chaîne commerciale. Et il est tout naturel que les chaînes commerciales tiennent aux programmes qui font de l’argent et les vendent à leur propre compte. Les calculs initiaux des pouvoirs publics péchaient en fait par excès d’optimisme.

Ils auraient dû être plus avisés. Jamais jusqu’ici un radiodiffuseur de ce genre n’a pu se procurer suffisamment de revenu par le seul biais de la publicité. Al Jazeera, par exemple, qui diffuse des programmes en arabe et en anglais, était à l’origine entièrement dépendante de l’émirat du Qatar, qui a investi 10 milliards de yens (130 millions de dollars au taux de change actuel). Lors de la création de JIB, l’État japonais aurait du fournir un financement similaire, ou pour le moins quelques milliards de yens. Mais JIB a démarré sans aucuns fonds publics et a dû se contenter d’un capital initial de 390 millions de yens (5 millions de dollars).

Rien n’a été fait pour recruter des vedettes

NHK a elle aussi sa part de responsabilité, pour n’avoir recruté de personnel destiné à JIB nulle part ailleurs que dans ses propres rangs. Autant que je sache, il n’existe aucun autre réseau de diffusion qui ait lancé une chaîne mondiale en langue anglaise sans avoir au moins fait semblant d’essayer d’attirer ne serait-ce qu’un seul journaliste vedette de chaînes telles que CNN ou BBC. NHK dirait sans doute que les talents extérieurs étaient un luxe qu’elle ne pouvait pas s’offrir. Mais il est clair que dès le départ NHK n’a pas eu la moindre intention de faire de JIB une société pleinement indépendante et de la doter d’une équipe recrutée sur la scène internationale.

À défaut d’argent, d’un réseau de bureaux à l’étranger et d’un budget publicitaire, JIB espérait qu’il lui suffirait de diffuser sur le Web pour trouver un public mondial. C’est l’une des raisons pour lesquelles le projet avait besoin des compétences techniques de Microsoft, dont on fit un actionnaire minoritaire. Mais il se trouve que l’hypothèse selon laquelle Internet suffirait à attirer des spectateurs reposait sur une compréhension profondément erronée des stratégies commerciales basées sur Internet. Le site de JIB témoigne de son inactivité. Le modèle original est toujours en service, sans la moindre modification.

JIB se figurait probablement qu’elle n’avait pas d’autre choix, pour survivre et préserver ses quelque 40 emplois, que de devenir une filiale de NHK. Son nom, « Radiotélévision japonaise », s’est avéré lourd à porter. Elle ferait aussi bien de s’identifier franchement comme un fournisseur de contenus pour NHK World.

Il aura fallu moins d’un an après sa fondation pour qu’il se produise un changement dans l’idée que les gens se faisaient du rôle de JIB. Peut-être les responsables de NHK ont-ils soudain réalisé que JIB ne parviendrait jamais à l’autosuffisance. À moins que l’instinct de préservation de soi n’ait incité l’organisation à monopoliser l’information mondiale et à éliminer toute interférence extérieure. Quoi qu’il en soit, NHK a décidé en février 2009 de se lancer elle-même dans la diffusion mondiale en langue anglaise, et ce par le biais de NHK World, dans laquelle JIB s’est de fait trouvée absorbée.

Cette opération pourrait être acceptable si NHK World se battait vraiment sur le marché oligopolistique de la diffusion internationale des informations en langue anglaise… Ce qui me ramène à mon propos original.

(20 décembre 2011. À suivre dans la troisième partie.)

D’après un original en japonais

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  • [10.02.2012]

Secrétaire du cabinet d’Abe Shinzô, chargé de communication depuis janvier 2013. Il était professeur invité spécial à l'Université Keio et membre du comité de rédaction de nippon.com entre avril 2011 et janvier 2013. Né en 1957 dans la préfecture de Kagawa, il est diplômé de la faculté de droit de l'Université de Tokyo. C'est comme journaliste qu'il commence sa carrière, à la revue Nikkei Business, dont il devient membre de comité de rédaction, avant d'entrer au ministère des affaires étrangères, où il occupe d'abord les fonctions de porte-parole adjoint, puis de conseiller au département de diplomatie publique. Il a notamment été chercheur invité Fulbright au centre international de recherche de la Woodrow Wilson School de l'Université de Princeton, président de la Foreign Press Association de Londres, chercheur invité à l'Institut des études internationales de Shanghai (SIIS). Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les monnaies brûlent : une histoire de la coexistence du yen, du yuan, du dollar, et de l'euro .

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