Nakamura Kichiemon II et la danse du lion

Kato Yuko [Profil]

[11.06.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Les Japonais de l’époque d’Edo (1603-1868) ont-ils eu l’occasion de voir de vrais lions en chair et en os ? C’est la question que l’on peut se poser en regardant, par exemple, les dessins de Katsushika Hokusai (1760-1849). A la fin de sa vie, le célèbre auteur de l’estampe « Sous la vague au large de Kanagawa » avait en effet pris l’habitude de dessiner un lion par jour. Mais les animaux qu’il a représentés ne ressemblent guère à ceux que nous connaissons.


« Le lion du 11e jour de la 10e lune » (Shishi — jûgatsu no jûichinichi) de Katsushika Hokusai (1760-1849). Tiré de Nisshin jomachô, une série de 219 dessins à l’encre de Chine et au lavis qui représentent tous des lions. (Collection Hokusaikan Foundation)

Les premières images de lion qui sont arrivées au Japon sont passées par la Route de la Soie. L’animal était souvent représenté à côté d’une pivoine, en référence à une parabole du bouddhisme(*1). Dans le théâtre Kabuki, il a pris la forme d’un lion qui se met à danser d’une façon impressionnante en faisant ondoyer et tournoyer sa magnifique crinière rouge ou blanche. Les lions du Kabuki sont des créatures fières et indomptables, à l’âme noble et intrépide, qui prennent souvent possession d’êtres humains. Dans la pièce Hanabusa shûchaku jishi (Le lion habillé en fleur), l’esprit d’un lion s’empare d’une belle courtisane. Dans Renjishi (Le lion et le lionceau) — une pièce jouée pour la première fois cinq ans après la fin de l’époque d’Edo — l’esprit du lion s’introduit dans deux acteurs de Kyôgen. Cette pièce en grande partie dansée s’inspire du thème populaire qui veut que le lion pousse ses petits dans un précipice pour voir s’ils sont capables de remonter et valent la peine d’être élevés.

Un lionceau digne de son père

En janvier 2012, le Shinbashi Enbujô — le théâtre de Ginza où ont lieu la plupart des représentations de Kabuki, le temps que le Kabukiza, le haut lieu du Kabuki à Tokyo, soit reconstruit — a donné une série de représentations de Renjishi avec Nakamura Kichiemon II(*2) dans le rôle principal. Dans mon précédent article, je faisais allusion à mon « acteur de Kabuki préféré » mais sans donner son nom. Et bien, c’est de lui que je voulais parler, Nakamura Kichiemon II dont le nom de scène (yagô) — tous les acteurs de Kabuki en ont un — est Harimaya. L’été dernier, Nakamura Kichiemon II a été désigné comme trésor national vivant par les autorités japonaises. Les amateurs de drames historiques (jidaigeki) de l’époque d’Edo, le connaissent sous les traits de Hasegawa Heizô, le héros chargé de résoudre des affaires criminelles qu’il incarne dans la série télévisée Onihei hankachô (Le livre des jugements de Onihei). Au théâtre, Nakamura Kichiemon II donne le meilleur de lui-même dans les rôles dramatiques de grande envergure et les personnages pleins de profondeur du Kabuki, comme Benkei dans Kanjinchô (La liste de souscription) ou Ôishi Kuranosuke, le chef des quarante-sept guerriers immortalisés par la pièce Kanadehon Chûshingura (Le trésor des vassaux fidèles). En fait, c’est un acteur qu’on aimerait beaucoup voir interpréter des personnages de Shakespeare comme Othello, Macbeth ou le Roi Lear.

L’art de Nakamura Kichiemon II est à son comble quand il joue de grands rôles avec de longues tirades pleines d’éloquence. C’est pourquoi je n’ai pratiquement jamais vu cet acteur dans des pièces comportant une partie dansée depuis que je suis devenue une de ses admiratrices inconditionnelles. Nakamura Kichiemon II n’a pas de fils ou d’héritier qui puisse lui servir de partenaire en tant que lionceau. Je pensais donc que je n’aurais jamais l’occasion de le voir interpréter un keburi, la danse où le lion fait tournoyer sa crinière frémissante.

Le keburi ou l’art de faire tourner la crinière du lion fait partie des morceaux d’anthologie du Kabuki. Pour l’acteur, il ne s’agit pas de bouger frénétiquement la tête dans tous les sens. Il faut au contraire qu’il garde une maîtrise totale de ses gestes et fasse tournoyer sa crinière de façon très précise comme si elle s’enroulait sur elle-même en frémissant, pendant que le noble animal qu’il incarne est en proie à un état d’exaltation fébrile. Comme les pièces de Kabuki sont jouées pendant au moins vingt-cinq jours d’affilée, l’acteur doit veiller à rester en bonne forme physique et morale. Bref, interpréter ce genre de pièce tient du tour de force.

Quand j’ai appris que Harimaya allait jouer Renjishi et que le rôle du lionceau serait interprété par Nakamura Takanosuke, je suis restée bouche bée sans pouvoir proférer un son intelligible. Nakamura Takanosuke, un jeune garçon de douze ans, est l’héritier du virtuose de la danse et de la scène Nakamura Tomijurô V(*3), disparu l’année dernière. Takanosuke a perdu son père et Kichiemon n’a pas de fils ou d’héritier. Les deux acteurs ont donc uni leurs talents pour jouer Renjishi à la mémoire de Nakamura Tomijurô V.

Le Kabuki est une forme de théâtre qui se perpétue depuis des siècles parce que chaque génération d’acteurs s’est efforcée de faire passer son art, sa technique et sa passion à la génération suivante. Et c’est parce que les acteurs ont eu autant à cœur de transmettre leur savoir et l’âme du Kabuki qu’on peut se demander, en regardant Renjishi, si les Japonais de l’époque d’Edo ont eu l’occasion de voir un lion en chair et en os.

Un jeu tout en souplesse et en légèreté

En interprétant le lionceau de Renjishi, Nakamura Takanosuke a fait preuve de l’exubérance caractéristique de la jeunesse, en particulier le dernier jour. Il donnait l’impression de sauter et rebondir comme une balle ou un ballon prêt à éclater. Mais il y avait aussi Nakamura Kichiemon qui a dansé la première moitié de la pièce dans le rôle de l’acteur de Kyôgen Ukon. Quelle délicatesse ! Contrairement au jeune Takanosuke dont tous les gestes étaient rapides et incisifs, Kichiemon évoluait avec des mouvements posés, amples et tout en rondeur. Un jeu tout en souplesse et en délicatesse. En se déplaçant, il faisait bouger l’air autour de lui en créant une atmosphère paisible et chaleureuse. Comme s’il enveloppait les spectateurs dans un immense et magnifique duvet de plume.

Une fois que l’esprit du lion a eu pris possession de Ukon, il s’est tourné vers l’acteur de Kyôgen Sakon (joué par Takanosuke) qui s’est alors transformé en lionceau. Le lion a jeté le lionceau dans un précipice pour l’éprouver. A ce stade de la pièce, on ne savait pas très bien si on avait affaire à des êtres humains ou à des bêtes sauvages. On ne pouvait pas non plus dire si le lion était inquiet ou simplement ferme dans résolution. Quoi qu’il en soit, l’atmosphère était devenue pesante et chargée d’émotion et la joie à laquelle elle a laissé place a été d’autant plus forte. Le lionceau a commencé à remonter la pente. A cette vue, l’attitude de Kichiemon a changé du tout au tout. Il avait une expression de joie incroyable, pareille au soleil qui se met à briller à travers les nuages. Un lion rayonnant. Du coup, l’assistance toute entière a repris son souffle.

Deux tourbillons pleins d’énergie

C’est alors qu’a débuté le keburi. L’esprit du lion est revenu sur scène paré d’une superbe crinière blanche tandis que le lionceau arborait une crinière rouge. Le jour où j’ai assisté au spectacle, cela faisait vingt-quatre jours que les acteurs jouaient Renjishi sans interruption et ils étaient de toute évidence épuisés. Le lionceau n’en a pas moins commencé aussitôt à faire tournoyer sa crinière sur elle-même, comme si elle était emportée par un irrésistible tourbillon. La crinière tournait, tournait, sans s’arrêter, en s’enroulant sur elle-même, et avec une telle énergie qu’on avait l’impression qu’elle allait exploser. Et avec une telle énergie qu’on avait l’impression qu’il allait exploser. De son côté, Kichiemon interprétait le rôle du lion. Avant de commencer le keburi proprement dit, il s’est incliné vers l’avant en laissant sa crinière se balancer de droite à gauche. J’ai eu l’impression que tout son corps et sa crinière se mettaient à trembler et à frémir, comme si une force indomptable et tumultueuse cherchait à sortir des profondeurs de son être. Je dois dire que j’ai été complètement envoûtée par ce spectacle.

Kichiemon devait forcément être épuisé. Il n’a plus l’énergie d’un enfant de douze ans ! Mais il était propulsé par une force venue du plus profond de sa nature d’acteur. Il tremblait avec des mouvements tout juste contrôlés. Après avoir frissonné de la sorte pendant un moment qui m’a semblé une éternité, il s’est remis tout à coup à la verticale. Il a redressé la tête et son visage est apparu, sous la crinière. Il avait une expression d’une intensité incroyable. Celle d’un acteur si accompli et si remarquable qu’on lui a décerné le titre de trésor national vivant. Kichiemon n’en était pas moins en train de se battre désespérément, comme un débutant, pour interpréter son keburi jusqu’au bout.

Il a commencé à faire tournoyer sa crinière, comme si elle s’enroulait sur elle-même. La crinière s’est mise à tourbillonner dans un mouvement qui s’est emparé du corps de l’acteur et de tout l’espace de la scène. L’air tournait autour de Kichiemon comme une gigantesque spirale et l’espace du théâtre tout entier s’est enroulé autour de lui. Un tourbillon sans fin. Plein d’énergie et d’intensité. Une sorte de frénésie toujours maitrisée et imperturbable.

Comment ne pas se laisser emporter par un tel tourbillon ?

C’est la première fois et peut-être la dernière que je voyais Nakamura Kichiemon II danser un keburi. Et je suis plus heureuse que jamais de faire partie de ses admirateurs inconditionnels. (1er mars 2012)

(D’après un texte original en Japonais)

(*1)^ L’expression Shishi shinchû no mushi (un insecte dans le corps d’un lion) correspond au français « réchauffer un serpent dans son sein ». On l’utilise volontiers pour désigner un élément corrompu qui s’introduit dans un groupe ou une organisation. Elle viendrait d’un texte sacré bouddhique où il est question d’un lion dont le corps est rongé par des parasites à l’image de l’adepte du bouddhisme qui fait du tort à la Loi du Bouddha de l’intérieur. D’après cette parabole, l’insecte est attiré par les gouttes de rosée posées sur la pivoine et c’est pourquoi le lion est souvent représenté en compagnie de cette fleur, notamment sur les paravents (byôbu) et les cloisons coulissantes (fusuma).

(*2)^ Nakamura Kichiemon II. Né en 1944. Second fils de Matsumoto Kôshirô (appelé plus tard Matsumoto Hakuô I). A été adopté par son grand-père maternel Nakamura Kichiemon I (1886-1954). A fait ses débuts sur scène à l’âge de quatre ans. A hérité du nom de scène de son grand-père à l’âge de 22 ans.

(*3)^ Nakamura Tomijurô V (1929-2011). Fils aîné de Nakamura Tomijurô IV. A fait ses débuts sur scène en 1943 au théâtre Nakaza d’Ôsaka. Désigné comme trésor national vivant en 1994.

  • [11.06.2012]

Editrice et rédactrice du site internet goo news pour les questions de politique et de médias. Exerce par ailleurs le métier de traducteur. A étudié le droit international à l’Université Sophia de Tokyo. Titulaire d’un doctorat en relations internationales de l’Université d’Oxford. A été journaliste au journal Asahi Shimbun, ainsi que spécialiste des questions politiques auprès de l’Organisation des Nations Unies et rédactrice pour le site web japonais de CNN.

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