Le MEXT a-t-il encore une raison d’être ?

Taniguchi Tomohiko [Profil]

[13.08.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La politique de l’éducation du Japon est dans un état de désarroi perpétuel. L’enseignement, du jardin d’enfant jusqu’à l’université de troisième cycle, est l’objet de réformes et de rafistolages constants menés par le Ministère au nom à rallonge de l’Education, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie, abrégé en MEXT. Chaque nouvelle intervention vient se rajouter à une montagne de règlements incompréhensifs et contre-intuitifs et, avec chaque réforme, la qualité de l’éducation ne fait que de se dégrader un peu plus. Il serait peut-être temps de commencer à remettre en question l’existence même du ministère japonais de l’Education.

De « yutori » au judo obligatoire

A partir des années 1980, le Ministère de l’Education a mis en œuvre une série de réformes progressives destinées à alléger le fardeau des études scolaires et à passer de la mémorisation par cœur à la créativité, une politique connue sous le nom de yutori kyôiku, ou « éducation sans pression ». Au tournant du millénaire, le programme avait été expurgé à tel point que l’on apprenait aux élèves que le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre était « d’environ 3 ». Et bien qu’il n’y ait eu aucune preuve que cette approche ait beaucoup fait pour améliorer l’apparition de talents créateurs au Japon, elle semble avoir réellement produit un vaste nombre de jeunes perturbés par leur propre ignorance du monde. Cette génération commence maintenant à intégrer le monde du travail.

En 2008, il fut impossible d’ignorer plus longtemps les conséquences de la baisse des performances des enfants japonais lors des tests internationaux et le ministère procède alors à des changements dans ses directives pour les Programmes d’étude. De nouveaux manuels scolaires, considérablement plus épais que leurs prédécesseurs, font leur apparition et sont introduits dans les écoles élémentaires en 2011 et les collèges en 2012, et promettent un retour à des standards plus rigoureux. Mais on a maintenant l’impression que le gouvernement va juste d’une sottise à une autre. Au début de l’année scolaire en avril 2012, tous les élèves des collèges doivent suivre des cours d’arts martiaux et de danse.

Les options de base en arts martiaux sont le kendo et le judo mais comme le kendo nécessite des sabres en bambou et des équipements de protection, la vaste majorité des écoles opte pour le judo. Mais le judo, s’il n’est pas enseigné correctement, peut être dangereux, voire mortel. En revanche, pour la danse, les écoles montrent une préférence marquée pour la breakdance, un style populaire de danse urbaine associée au hip-hop et aux jeunes « aux pantalons tombants ». Nous avons donc d’un côté un sport de combat physiquement dangereux et de l’autre un gaspillage frivole de l’argent des contribuables. Un bon nombre de parents japonais doivent se demander : « Mais à quoi pensent-ils donc ? ».

Des approches malavisées vers « l’internationalisation »

Le MEXT a également adopté des politiques destinées à augmenter le nombre de matières enseignées en anglais dans les collèges et le nombre d’enseignants non japonais dans les universités du Japon, dans le but « d’internationaliser » l’enseignement supérieur et d’attirer des étudiants talentueux de l’étranger. Comme le gouvernement a fait miroiter de très généreuses subventions pour les établissements adoptant ces nouvelles mesures, les universités se dépêchent de sauter dans le train.

Comme j’ai moi-même enseigné des cours en anglais dans une université japonaise, je peux témoigner ici des résultats tragicomiques de cette stratégie. Il serait nécessaire de simplifier substantiellement les strandards car les étudiants japonais abandonnent tout simplement et seuls restent en cours les étudiants étrangers. Et souvent la majorité d’entre eux sont des Chinois ou des Coréens qui n’auraient probablement aucun mal à suivre les cours en japonais.

Trop d’agences gouvernementales et de fonctionnaires se sentent obligés de gagner leur salaire en réparant ce qui n’est pas cassé et en rajoutant des choses qui sont parfaitement inutiles. En revanche, ils n’ont pas le courage nécessaire pour défaire le travail de leurs aînés et de leurs prédécesseurs. Le résultat, c’est que chaque nouvelle réforme vient ajouter une nouvelle couche de mesures et de règlementations sans éliminer les anciennes. Cette approche a mené l’éducation au Japon vers l’état désolant qu’on lui connaît actuellement.

Le Ministère de l’Education n’a jamais été capable d’identifier et de favoriser les qualités et les talents dont les gens auront besoin dans la société contemporaine et cette tâche ne fait que s’avérer de plus en plus difficile. Nous avons besoin de discuter sérieusement pour savoir si le Japon a vraiment besoin d’un Ministère de l’Education.

(Écrit en japonais à l’origine le 24 mai 2012)

  • [13.08.2012]

Secrétaire du cabinet d’Abe Shinzô, chargé de communication depuis janvier 2013. Il était professeur invité spécial à l'Université Keio et membre du comité de rédaction de nippon.com entre avril 2011 et janvier 2013. Né en 1957 dans la préfecture de Kagawa, il est diplômé de la faculté de droit de l'Université de Tokyo. C'est comme journaliste qu'il commence sa carrière, à la revue Nikkei Business, dont il devient membre de comité de rédaction, avant d'entrer au ministère des affaires étrangères, où il occupe d'abord les fonctions de porte-parole adjoint, puis de conseiller au département de diplomatie publique. Il a notamment été chercheur invité Fulbright au centre international de recherche de la Woodrow Wilson School de l'Université de Princeton, président de la Foreign Press Association de Londres, chercheur invité à l'Institut des études internationales de Shanghai (SIIS). Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les monnaies brûlent : une histoire de la coexistence du yen, du yuan, du dollar, et de l'euro .

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