L’impact culturel du désastre du 11 mars 2011 en Allemagne

Irmela Hijiya-Kirschnereit [Profil]

[15.11.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL |

La conséquence la plus importante de la catastrophe du 11 mars 2011 sur le plan international, c’est sans doute l’Allemagne qui l’a vécue, quand son gouvernement a décidé de renoncer au nucléaire quelques jours à peine après le tsunami géant et l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Ce changement radical de politique énergétique a été approuvé par le parlement allemand en juin 2011. Mais en dehors de la réaction des autorités au niveau politique, le tsunami du nord-est du Japon a aussi eu d’autres effets, plus difficiles à cerner, parce qu’ils sont étroitement imbriqués dans la vie culturelle au jour le jour de l’Allemagne.

Il ne s’agit pas, bien entendu, des réactions directes aux événements du 11 mars 2011, qui n’ont pas cessé de se multiplier, jusqu’à aujourd’hui : témoignages innombrables de solidarité, œuvres de bienfaisance, collecte de fonds, accueil de Japonais désireux de quitter leur pays pendant un certain temps, et séjours de jeunes bénévoles (y compris des étudiants de mon université) pour participer à la reconstruction des zones sinistrées du Tôhoku. En Allemagne, la catastrophe du 11 mars a fait l’objet d’une couverture médiatique très importante qui s’est prolongée par un débat sur la façon d’affronter ce genre de situation. Un correspondant de la télévision a obtenu un prix des médias très prisé pour ses reportages sur le Japon. Des journalistes de la presse ont écrit de remarquables articles très détaillés. Ils se sont rendus dans la région affectée pour interroger des fermiers, des petits commerçants, des mères de familles et des personnes âgées, ainsi que des gens qui étaient contraints de s’adapter à la vie difficile des relogements temporaires, après avoir perdu leur maison, ou qui étaient retournés dans leur village dévasté par le tsunami.

L’intérêt des médias allemands a atteint un nouveau sommet au printemps 2012, un an après la catastrophe. Un reportage télévisé a retenu particulièrement l’attention parce qu’il a mis en évidence avec une remarquable lucidité les faiblesses et les lacunes de la politique d’information et du système de prise de décision des autorités japonaises, par le biais d’interviews, notamment de l’ancien Premier ministre Kan Naoto. Ce reportage a par la suite été doublé en japonais et mis en ligne sur You Tube où, au mois de mai 2012, il avait déjà été vu par plus d’un million de visiteurs. C’est ainsi que, quand je suis allé au Japon à la fin du mois d’avril, j’ai eu la surprise d’entendre ma coiffeuse me dire qu’elle l’avait vu sur You Tube.

Le Japon dans le monde de l’édition : de nouvelles perspectives

La réédition de la traduction en allemand du Hôjôki de Kamo no Chômei (traduit du japonais par Nicola Liscutin, Insel Verlag Anton Kippenberg GmbH & Co. KG, Berlin, 2011. Première édition 1997).

Mais ce dont je voudrais parler, c’est de l’impact de la catastrophe du 11 mars 2011 sur le monde plus vaste de la culture, et des répercussions qu’elle a pu avoir en dehors du débat des hommes politiques et des universitaires sur les conséquences économiques, écologiques, sociales et morales de la fermeture des centrales nucléaires, la couverture des événements et le journalisme de bas étage.

Dire que la triple catastrophe du Tôhoku a eu pour conséquence de réveiller l’intérêt des Allemands pour le Japon pourrait sembler, à première vue quelque peu sinistre. Mais le désastre du 11 mars est mentionné dans un nombre relativement important d’ouvrages récents publiés sur la crise, à commencer par des témoignages de personnes qui étaient sur place au Japon au moment des faits. Les sections culturelles des médias ont aussi abordé la question sous l’angle de la mentalité japonaise, de l’histoire des séismes au Japon et des rapports de personnages comme Godzilla et Tetsuwan Atomu (Astro Boy) avec le thème de la catastrophe. Les revues hebdomadaires d’information Stern et Der Spiegel ont publié des éditions spéciales consacrées à l’histoire et la culture de l’Archipel qui comportaient un grand nombre de photographies, des interviews de Japonais très connus ainsi que quantité d’articles de journalistes et de spécialistes du Japon.

Le numéro de la revue trimestrielle allemande consacré à la catastrophe du 11 mars 2011 (éd. Hans-Jürgen Balmes, Jörg Bong, Alexander Roesler, Oliver Vogel, Kazuko Yamaguchi, S. Fischer Verlag GmbH, Frankfurt, 2011)

Dans ce contexte, la réédition de la traduction en allemand du Hôjôki(*1) — un des grands classiques de la littérature japonaise où l’auteur, Kamo no Chômei (1154-1216), médite sur les catastrophes naturelles et les bouleversements politiques et sociaux de son temps — a pris une dimension particulière. D’après un critique allemand, cette œuvre met l’accent sur la contradiction entre l’attachement au passé et la conscience de l’impermanence. Kamo no Chômei raconte comment il s’est retiré dans une cabane de dix pieds (trois mètres) de côté (hôjô) en quête de libération et d’extinction de l’ego. Le lecteur ne peut qu’être impressionné par la réflexion hors du temps et pleine de fraîcheur de ce moine sur la façon de vivre dans un monde éphémère ravagé par les cataclysmes.

Dans son numéro du printemps 2012, la revue trimestrielle allemande Neue Rundschau a publié, quant à elle, les réflexions d’écrivains et de chercheurs spécialistes des sciences humaines sur le rôle des médias, ainsi que la traduction en allemand de textes de dix auteurs contemporains japonais sur le 11 mars 2011, notamment Kawakami Hiromi, Hirano Keiichirô, Kirino Natsuo, Okada Toshiki et Ôe Kenzaburô. Comme l’expliquent les responsables de la rédaction, ce numéro, qui avait fait l’objet d’un projet avec la revue littéraire mensuelle japonaise Gunzô avant la catastrophe du 11 mars, est devenu d’une actualité particulièrement brûlante après le tsunami.

Le 11 mars 2011 dans la littérature allemande

Le dernier livre d’Alexander Kluge aborde le thème de la catastrophe d’une façon remarquablement créative (Suhrkamp Verlag GmbH & Co. KG, Berlin, 2012).

Il est encore beaucoup trop tôt pour mesurer l’impact de la catastrophe du 11 mars sur la littérature allemande, mais on assiste déjà à des tentatives particulièrement intéressantes et créatives. La démarche la plus remarquable à cet égard est probablement la dernière œuvre de l’écrivain et cinéaste Alexander Kluge qui a fêté son quatre-vingtième anniversaire au printemps 2012. Dans ce livre intitulé Das fünfte Buch: Neue Lebensläufe. 402 Geschichten (Le cinquième livre : nouveaux curriculum vitae. 402 histoires), Alexander Kluge semble mener à son terme le vaste projet narratif dans lequel il s’est lancé il y a un demi siècle avec un cycle de collections d’« histoires de vie ». Il s’est expliqué lui-même sur ce point en ces termes : « Nos histoires de vie (curriculum vitae) sont des maisons avec des fenêtres à travers lesquelles, nous les hommes, nous interprétons le monde : un vaisseau plein d’expérience qui peut être décrit dans un style littéraire ».

La photo de la couverture du livre de 564 pages d’Alexander Kluge représente un grand bateau échoué au sommet d’une maison au milieu des débris laissés par le tsunami dévastateur du 11 mars 2011. Le premier chapitre se compose d’un mélange savant d’histoires vraies et imaginaires, de réflexions et d’essais sur des sujets divers, en particulier un roman français du XVIIIe siècle et des rencontres avec des personnages historiques célèbres. Il contient aussi un sous-chapitre intitulé « De très anciens amis de l’énergie atomique » dans lequel Alexander Kluge entremêle des anecdotes sur l’accident nucléaire de Fukushima rapportées par des spécialistes, avec des rapports de recherches sur les abris extraterrestres pour protéger les hommes de demain contre les désastres, ou sur les séismes et les tsunamis de l’antiquité.

Alexander Kluge a échappé de peu à la mort pendant un bombardement aérien de la Seconde Guerre mondiale et il est obsédé par l’idée que s’il a survécu, c’est uniquement le fruit du hasard. Comme l’a fait remarquer un critique, ce qui anime les protagonistes de son œuvre, ce n’est pas la recherche de la vérité ou la passion, mais des questions en rapport avec le respect de soi, l’instinct de conservation et le professionnalisme. Alexander Kluge a par ailleurs écrit une pièce pour la radio retransmise au mois d’avril 2012 qui est elle aussi basée sur des expériences extrêmes vécues à l’occasion de catastrophes, dans la même veine que son dernier livre. Le volumineux « Cinquième livre » (Das fünfte Buch) d’Alexander Kluge a un grand succès et on peut dire qu’il constitue une nouvelle forme de « Notes de ma cabane de moine » qui montre l’impact de la crise que traverse le Japon sur la littérature allemande et devrait se multiplier dans les mois et les années à venir.

En fait, je crois qu’on peut dire que la catastrophe qui a dévasté le nord-est de l’Archipel le 11 mars 2011 a touché beaucoup plus profondément les Allemands que le tsunami géant du 26 décembre 2004 en Asie du Sud-Est. Le fait que ce désastre se soit produit dans un pays hautement industrialisé comme le Japon a fait prendre conscience au peuple allemand des limites du contrôle, de la technologie et du progrès, et déclenché une réflexion fondamentale d’ordre philosophique. Les Allemands ont réalisé le caractère éphémère et fragile de l’existence humaine et le choc qu’ils ont ressenti les a beaucoup rapprochés du peuple japonais.

(D’après un article en anglais du 13 juin 2012)

(*1) ^ « Notes de ma cabane de moine », traduction du Hôjôki du japonais en français par le R. P. Sauveur Candau, Connaissance de l’Orient, collection UNESCO d’œuvres représentatives, Gallimard, 1968. NDLR

  • [15.11.2012]

Professeur et directeur de la Friedrich Schlegel Graduate School of Literary Studies de l’Université libre de Berlin, en Allemagne. Traducteur littéraire et auteur de nombreux ouvrages sur la littérature et la culture japonaises. Lauréate du Gottfried Wilhelm Leibniz Prize, le prix allemand le plus prestigieux attribué à des chercheurs, pour ses travaux sur le Japon. A été par ailleurs directeur du German Institute for Japanese Studies de Tokyo and présidente de la European Association for Japanese Studies.

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