A travers « Les menus de la cuisine de Kyû »
A la mémoire de Kyû Eikan

Miya Kazuho [Profil]

[17.08.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Kyû Eikan
Né en 1924 à Taipei, dans Taïwan sous domination japonaise, d’un père taiwanais et d’une mère japonaise. Diplômé de la faculté d’économie de l’université impériale de Tokyo après des études au lycée de Taipei. En 1946, il retourne à Taïwan et s’implique dans le mouvement d’indépendance vis-à-vis du Kuomintang avant de se réfugier à Hong Kong en 1948. Il retourne ensuite au Japon, où il reçoit en 1956 le prix Naoki pour Hong Kong, roman dans lequel il relate son quotidien de réfugié ; il poursuit dès lors une carrière d’écrivain et de critique économique, riche en publications et conférences. Il se lance également dans les affaires, notamment la gestion immobilière, et ses ouvrages didactiques sur la gestion et les investissements remportent un grand succès ; parallèlement, il est également connu pour ses essais sur la culture culinaire et les cultures comparées du Japon et de la Chine. (Crédits photographiques : Sankei Shimbun)

Le célèbre critique économique et écrivain Kyû Eikan nous a quittés le 16 mai. Esprit pénétrant et incisif, il a traversé la vie comme une toupie tournant à toute allure, avec 450 livres à son actif, 200 conférences par an et quelque 120 voyages en avion chaque année entre Tokyo, Taipei, Hong Kong, Shanghai, Pékin et Chengdu. La toupie s’est arrêtée de tourner à l’âge de 88 ans.

Ma première rencontre avec M. Kyû remonte à 1983. Je venais tout juste d’être transféré du service littéraire au magazine mensuel de Chûô Kôron, et il faisait partie des auteurs dont la responsabilité m’incombait. Avec Hasegawa Keitarô, il intervenait dans le cadre d’une série mensuelle d’entretiens avec une personnalité du monde des affaires. Je me rappelle que le premier invité était Korekawa Ginzô, un brillant investisseur vivant à Atami. Nombre d’autres personnalités tout aussi éminentes ont suivi : Ogura Masao de Yamato Transport, Chino Yoshitoki de Daiwa Securities, Suzuki Shizuo de Mercian (le premier producteur de vin national), Yamamoto Takuma de Fujitsu, Nakano Matazaemon de Mizkan ou encore le président du groupe Samsung, Lee Byung-chull. En règle générale, M. Kyû choisissait les invités et se chargeait d’établir le premier contact.

Cette série d’entretiens dura seulement deux ans, mais ensuite, je continuai à travailler avec M. Kyû sur divers projets, notamment une série intitulée « Chinois et Japonais » ou encore des interviews comme celle de Lee Teng-hui peu après son départ de la présidence de Taïwan en 2000. M. Kyû m’offrait très souvent un exemplaire de ses livres et j’en possède un nombre incalculable. Je ne suis cependant pas très versé dans l’art de faire fructifier son argent ou ses valeurs boursières, et mon ouvrage préféré est le premier qu’il m’ait offert, Kyû hanten no menyû (« Les menus de la cuisine de Kyû »).

La « cuisine de Kyû » : délicatesse et sagesse

Parmi les livres gastronomiques de M. Kyû, le plus célèbre est Shoku wa Kôshû ni ari (« Canton, haut lieu de la gastronomie »), mais « Les menus de la cuisine de Kyû » possède une saveur particulière. Cette chronique des dîners organisés au domicile de M. Kyû offre, à travers les personnalités conviées à sa table et les menus servis, un point de vue unique sur les dessous de l’histoire culturelle et économique du Japon d’après-guerre. Les premiers convives de la cuisine de Kyû sont les romanciers Satô Haruo et Dan Kazuo, en septembre 1954 ; ils inaugurent une longue liste de figures majeures de la scène artistique et littéraire de l’époque, accompagnée d’une tout aussi longue liste de spécialités culinaires chinoises qui mettent l’eau à la bouche.

M. Kyû apportait un grand soin à la confection de ses menus, conçus sur mesure pour chaque invité. Jugez-en plutôt : « … Pas question de servir deux fois la même chose à mes convives. Mais il est également délicat de tout changer, au risque de décevoir ceux qui se faisaient un plaisir de retrouver un mets déjà apprécié à ma table. […] D’après mon expérience, renouveler la moitié du menu servi la fois précédente multiplie par deux le plaisir des invités. »

Cette remarque peut paraître anodine, mais en fait, elle touche du doigt un dilemme que nous vivons tous les jours (à tous les repas dans mon cas) : l’envie de manger quelque chose de nouveau, contrebalancée par celle de s’en remettre à une « saveur sûre ». Nous sommes tiraillés entre le désir de découvrir de nouveaux horizons et la satisfaction certaine. Et, quel que soit notre choix, un léger regret subsiste toujours en nous.

La stratégie de M. Kyû, fruit de la sagesse alliée à la délicatesse, permettait de satisfaire ces deux appétits inconciliables, pour offrir un dîner parfait à ses convives. Ceux-ci pouvaient ainsi renouer avec de « vieux amis » tout en arpentant de nouvelles routes. La nouveauté procure une excitation, qui, par la même occasion, démultiplie le plaisir des saveurs déjà éprouvées. D’ailleurs, cette recette est à appliquer en voyage aussi, en partageant son séjour entre terres nouvelles et lieux connus. Mais je m’éloigne de mon sujet…

Alors, quel cocktail de nouveauté et de tradition vais-je choisir de savourer aujourd’hui ? (8 juin 2012)

(D’après un original en japonais)

  • [17.08.2012]

Professeur à l’Université Seika de Kyoto. Diplômé de l’Université de Tokyo. A été rédacteur en chef du Chûô Kôron. Auteur de Koten yomu beshi, rekishi shiru beshi (Les classiques rouges, l’histoire connue). Aujourd’hui membre du comité consultatif de rédaction chez Nippon.com.

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