Pour une renaissance du judo japonais

Sakai Kazunari [Profil]

[06.11.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

L’impact des Jeux olympiques de Londres

Le Japon a obtenu au total 38 médailles aux Jeux olympiques de Londres, un record historique. Les judokas japonais masculins cependant n’en ont rapporté aucune en or, ce qui devrait nous inquiéter. Du côté féminin, il n’y en a eu qu’une seule, celle de Matsumoto Kaori, dans la catégories des moins de 57 kilos.

A Londres, les règles de l’arbitrage avaient été modifiées pour promouvoir un judo plus fidèle aux fondamentaux : plus de points pour le koka, interdiction de toute saisie directe du pantalon de l’adversaire. Ces modifications auraient dû bénéfiques pour le judo japonais qui fait de la victoire par ippon son idéal. Les résultats regrettables des judokas japonais en sont d’autant plus préoccupants.

Sortir du « village du judo »

Quel a été le problème de nos judokas à Londres ? Il est difficile de penser que leurs compétences individuelles ne sont plus de niveau mondial. Ils continuent d’ailleurs à avoir de bons résultats dans les compétitions internationales. Mais il est indéniable qu’ils ont des hauts et des bas. La sélection des judokas dans la catégorie poids lourds, longtemps dominée par le Japon, est compliquée par l’absence d’un champion incontestable, et le fait qu’aucun athlète japonais n’ait brillé dans celle-ci à Londres, alors que l’idéal serait que tous les sélectionnés soient capables de remporter l’or, devrait nous conduire à admettre que le problème est au moins en partie lié à la formation de nos judokas. La médaille d’or dans la catégorie lourds est allée à Teddy Riner, le Français qui détient le titre de champion du monde dans celle-ci depuis quatre ans. De quoi avons-nous besoin pour produire à nouveau des champions aussi incontestés que lui ?

Ne serait-ce pas d’abord parce que le judo japonais n’a pas encore la volonté de sortir de son « village » ? J’entends dire par là l’idée selon laquelle que le judo est un sport traditionnel japonais, une « spécialité japonaise » ; par conséquent se former auprès de Japonais permet de gagner au niveau mondial, et les instructeurs dans ce sport ne peuvent être que japonais puisqu’ils sont les héritiers de cette tradition, une notion qui sous-tend la manière dont fonctionne le judo japonais. Si notre judo ne gagne plus au niveau mondial, nous devons apprendre du reste du monde. Ne serait-ce pas que le « village » fermé qu’est le judo japonais n’a pas encore intégré cette idée banale ?

« Je savais que cela arriverait un jour » a déclaré au quotidien Yomiuri Shimbun, le 5 août dernier, Saitô Hitoshi, médaille d’or aux Jeux olympiques de Los Angeles puis de Séoul dans la catégorie des lourds (qui commençait alors à 95 kilos), et entraîneur de l’équipe masculine japonaise de judo aux JO de Pékin. Ses propos indiquent que les cadres de la Fédération japonaise de judo étaient conscients du fait que le Japon n’était plus capable de gagner au niveau mondial. Pour se libérer de cette mentalité villageoise, et gagner au niveau mondial, il faudrait instaurer une réforme orientée autour de deux axes, à savoir l’accueil de formateurs étrangers, et la promotion de stages individuels à l’étranger pour nos judokas.

Mondialisation et réforme structurelle

Elargir le vivier des pratiquants du judo est aussi indispensable. La France, le pays de Riner, l’actuel maître incontesté du judo, compte un plus grand nombre de judokas que le Japon, parce qu’elle en forme beaucoup dans des dojos implantés dans toutes les régions. Au Japon, par contre, on compte beaucoup sur les établissements scolaires renommés pour leur niveau de judo, mais ne faudrait-il pas se demander si ces structures spécifiques sont suffisantes pour élargir le vivier de jeunes espoirs ?

Shinohara Shinichi, aujourd’hui entraîneur de judokas masculins, a mentionné dans une interview au journal Mainichi Shimbun le 7 août le problématique processus de sélection des athlètes et la différence de puissance avec les judokas étrangers, mais il me semble que nous avons un autre problème, à savoir l’attitude des athlètes écrasés par leur fascination pour la médaille d’or. Il s’agit bien sûr d’une question de mental : même si tous les athlètes ont l’or pour objectif, doivent-ils vraiment présenter leurs excuses quand ils n’obtiennent que l’argent ou le bronze ? Ne devraient-ils pas adopter une attitude plus positive ?

Le mot judo n’est plus seulement japonais aujourd’hui, il est international. Nous voudrions que le judo continue à privilégier l’ippon, comme le veut la tradition japonaise, mais ce but sera sans doute difficile à atteindre si nous continuons à nous entêter à ne pas pratiquer le judo mondialisé mais à nous accrocher à un judo aussi unique que le sont la faune et la flore des Galapagos. Au lieu de penser que le judo japonais est le modèle pour le reste du monde, voyons-le comme un des types du judo mondial, et cherchons au plus vite, et sans tabou, ce qui nous manque pour revenir au sommet de cette discipline. (10 septembre 2012)

(D’après un original en japonais.)

  • [06.11.2012]

Né à Tokyo en 1969. Professeur à la faculté d’études interculturelles de l'Université de Kobe. Diplômé du département de français de l’Université de Tokyo des études étrangères (1992). Après avoir obtenu en 1994 un master des études internationales à l'Université de Tokyo des études étrangères, il entame son doctorat à la faculté de sociologie de l'Université Hitotsubashi. Est entré en 1996 au ministère japonais de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie, où il a été chargé des études internationales. A été chercheur invité à l’IEP (Sciences Po) de Paris, ainsi que professeur invité à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense et à l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Auteur de divers ouvrages dont Yôroppa no minzoku tairitsu to kyôsei (Antagonisme et symbiose chez les peuples européens), éditions Ashi shobô, 2008 (nouvelle édition revue et augmentée en 2014).

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