L’expansion de la Chine : perspectives croisées

Sven Saaler [Profil]

[10.10.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Le retour de la Chine au premier plan de la scène internationale a provoqué une certaine inquiétude en Europe et en Asie de l’Est. Si les Européens sont, pour le moment, trop occupés par leurs propres problèmes pour réagir, les Japonais, en revanche, semblent avoir assez de temps à perdre pour s’engager dans des querelles — pas toujours à leur avantage — avec la Chine, comme les événements récents viennent de le montrer. Malheureusement, il n’y a pas que les relations diplomatiques entre Tokyo et Pékin qui se soient détériorées. Un climat de discorde de plus en plus lourd est en train de s’installer entre le peuple japonais et le peuple chinois. D’après un sondage d’opinion du gouvernement japonais sur la politique étrangère (disponible uniquement en langue japonaise), 71 % des habitants de l’Archipel n’éprouvent pas le moindre « sentiment de sympathie » vis-à-vis de la Chine — autrement dit, ils ne l’aiment pas — et 26 % seulement des personnes interrogées ont une opinion favorable sur ce pays. Les sondages effectués en Chine doivent à coup sûr donner une appréciation aussi peu flatteuse du Japon par les Chinois. L’image que les deux pays se font l’un de l’autre n’a pas cessé de se dégrader depuis dix ans.

Des liens plus profonds que les sentiments

A l’origine de cette affaire, il y a la façon dont les médias en ont rendu compte, beaucoup plus que les événements politiques et diplomatiques eux-mêmes. Les discussions sans envergure sur des revendications territoriales concernant des ilots rocheux inhabités prennent facilement un ampleur démesurée, alors que les liens de coopération qui unissent la Chine et le Japon dans bien des domaines sont le plus souvent sous estimés. Une grande partie des Japonais qui déclarent éprouver de l’antipathie pour la Chine (71 %), travaillent, à leur insu ou pas, pour des entreprises qui bénéficient largement de la croissance économique chinoise. Sans le développement de la Chine, la situation économique du Japon durant les 10-15 années qui viennent de s’écouler aurait été bien pire. Un grand nombre des Japonais qui affirment ne pas éprouver la moindre sympathie pour la Chine doivent souvent aller faire des affaires dans les boutiques à 100 yens qui proposent d’innombrables produits fabriqués en Chine. Il ne faut surtout pas minimiser l’importance de ce type de denrées à bas prix pour les familles modestes à petit budget. N’oublions pas qu’à l’heure actuelle, les revenus des Japonais sont en train de baisser (à commencer par la diminution de 8 % des salaires des fonctionnaires décidée en mars 2012), que les taxes augmentent — non seulement la taxe à la consommation mais aussi l’impôt sur le revenu —, que le coût de l’aide sociale est toujours plus élevé, et que les foyers avec des enfants sont de plus en plus affectés par le poids des taxes qu’ils on à payer.

Le Japon n’est pas le seul pays à profiter de façon considérable de l’activité économique chinoise. L’Europe et les États-Unis sont dans le même cas. Sans les équipements productifs de la Chine, il serait bien difficile, par exemple, d’approvisionner en iPhone les nombreux clients de Apple en Europe, aux États-Unis ou au Japon. En fait, les « pays industrialisés » sont en train de se désindustrialiser et de délocaliser leurs équipements productifs en Chine et ailleurs dans le monde pour maximiser leurs profits. Et s’ils ne l’avaient pas fait, beaucoup d’entreprises n’auraient pas survécu à la crise économique actuelle.

On ne peut donc pas envisager le rôle de la Chine dans l’avenir en s’appuyant uniquement sur des considérations d’ordre diplomatique, stratégique et militaire et sur la menace potentielle que ce pays pourrait constituer. Il faut aussi tenir compte des liens d’interdépendance économique qui unissent la Chine, l’Europe, les États-Unis et le Japon.

Le fantasme du « péril jaune »

La Chine a souvent été considérée, en particulier en Occident, comme constituant un « péril » pour le reste du monde. Curieusement, c’est le Japon qui a parfois pris sa défense (mais pas forcément de façon totalement désintéressée) face aux scénarios inventés par les Occidentaux. En 1904-1905, le baron Suematsu Kenchô (1855-1920), un homme politique de premier plan, a été envoyé en Europe par le gouvernement japonais, et il a notamment déclaré à des Anglais qu’il n’y avait pas de raison d’avoir peur de la Chine, parce que l’histoire de ce pays n’est pas celle d’un pays agressif, en dépit de sa taille. Suematsu Kenchô avait de toute évidence pour mission de rassurer les Européens sur le prétendu « péril jaune », au moment même où la guerre russo-japonaise faisait rage. Mais ce qu’il a dit à cette occasion (et plus tard mis par écrit) mérite réflexion, en particulier dans la perspective de ce qui se passe aujourd’hui.

« L’expansion de la Chine fait partie des grands thèmes de l’histoire, mais elle a atteint ses limites, il y a très longtemps. A l’origine, la Chine proprement dite n’était pas un pays très étendu mais sa sphère d’influence et ses activités se sont progressivement développées, de génération en génération. La civilisation chinoise a connu un grand essor et elle s’est répandue dans les pays avoisinants. Toutefois, une des particularités de cette expansion, c’est que, pour dire les choses un peu sommairement, elle n’a pas été le résultat d’une conquête et d’une agression. La Chine a toujours gardé une attitude défensive et les agressions sont invariablement venues des peuples des environs. » (*1)

Le Japon, l’Allemagne et les autres pays occidentaux vont devoir trouver un moyen de s’entendre avec la Chine, dans la mesure où elle ne va pas, de toute évidence, disparaître de la carte. Pour que les autres pays se sentent en sécurité, il faut absolument qu’ils intègrent la Chine dans la communauté internationale. Il n’y a pas d’autre solution et surtout pas les slogans anti-chinois et les tentatives de mettre la Chine à l’écart, ou de faire croire à nouveau dans le « péril jaune », comme il y a un siècle en Europe.

(D’après un article en anglais du 8 août 2012)

(*1) ^ Baron Suyematsu (Suematsu Kenchô), The Risen Sun, p. 269-270, Archibald & Co, Londres, 1905. (Disponible sur Internet)

  • [10.10.2012]

Chargé de cours d’histoire du Japon moderne à l’Université Sophia et représentant au Japon de la Fondation Friedrich Ebert. Auteur de nombreux ouvrages dont Politics, Memory and Public Opinion (Politique, mémoire et opinion publique, Iudicium, 2005) ; Pan-Asianism in Modern Japanese History (Le pan-asiatisme dans l’histoire du Japon moderne, Routledge, 2007), en co-édition avec J. Victor Koschmann ; The Power of Memory in Modern Japan (Le pouvoir de la mémoire dans le Japon moderne, Global Oriental, 2008), avec Wolfgang Schwentker ; et Pan-Asianism: A Documentary History (Histoire en forme de documentaire du pan-asiatisme, Rowman & Littlefield, 2011), avec Christopher W. A. Szpilman. Sven Saaler est aussi co-auteur d’Impressions of an Imperial Envoy. Karl von Eisendecher in Meiji Japan (Souvenirs d’un messager impérial : Karl von Eisendecher et le Japon de l’époque Meiji), un ouvrage publié en allemand et en japonais en 2007,  ainsi que de Under Eagle Eyes: Lithographs, Drawings and Photographs from the Prussian Expedition to Japan, 1860-61 (Le regard de l’aigle : lithographies, dessins et photographies de l’expédition prussienne au Japon de 1860-1861), publié en 2011 en allemand, en anglais et en japonais.

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