La réorganisation du réseau électrique du Japon

Itoh Motoshige [Profil]

[29.10.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie du Japon a demandé au Comité consultatif sur les ressources naturelles et l’énergie de lui remettre un rapport en vue de l’élaboration de nouveaux principes directeurs pour la politique énergétique du pays. En ce qui me concerne, je préside le Comité d’experts chargé de la réforme du réseau électrique. Notre tâche consiste à réfléchir sur la forme que prendra le système électrique japonais dans les années à venir. Dans les lignes qui suivent, je me propose de donner un aperçu de l’orientation générale probable de ces réformes.

Une réforme qui s’impose

La catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, en mars 2011, constitue un tournant décisif dans l’histoire de la politique énergétique du Japon. Elle va avoir notamment pour conséquence une réforme radicale de grande ampleur du système électrique du pays. Jusque-là, dix entreprises régionales se partageaient le marché de l’électricité de l’Archipel, chacune ayant pratiquement le monopole du potentiel énergétique de la zone desservie, y compris la production, le transport, la distribution et la vente.

Actuellement, on observe une tendance à la dérèglementation de l’électricité dans le monde entier. En général, la suppression des réglementations repose sur deux grands principes à savoir, d’une part la séparation de la production et du transport du marché de l’électricité, et de l’autre, la libéralisation des prix de gros et de détail. Le Japon a déjà pris des mesures dans ce sens depuis quelques années, mais elles sont loin d’être suffisantes, et chacune des compagnies d’électricité continue à jouir d’un quasi monopole dans sa région respective.

Voici quelques-uns des effets que devrait avoir une réorganisation complète du système de l’électricité :

  1. Une compétition plus grande entre les compagnies d’électricité régionales et l’apparition de nouveaux concurrents sur le marché, ce qui devrait entraîner une baisse des tarifs et une amélioration des services.
  2. La mise en place d’un réseau de distribution de l’électricité indépendant et ouvert à l’ensemble des compagnies d’électricité, ce qui devrait encourager un usage accru des énergies renouvelables.
  3. La libéralisation des prix de détail, qui devrait promouvoir l’utilisation des technologies économes en énergie et une distribution décentralisée. Elle entraînerait aussi la mise en place de mécanismes d’intervention en fonction de la demande(*1) plus efficaces qui permettraient au système de mieux s’adapter aux fluctuations de l’approvisionnement en électricité.

Pour que le lecteur comprenne l’importance de ces réformes, je vais maintenant évoquer quelques-uns des problèmes du réseau électrique japonais qui lui viennent de son passé.

Source : Rapport établi par le Comité d’experts chargé de la réforme du système électrique pour le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (juillet 2012, disponible uniquement en japonais)

 

L’absence d’un réseau de distribution national et ses conséquences

Jusqu’au désastre de Fukushima, le Japon a délibérément choisi de dépendre de plus en plus de l’énergie nucléaire qui semblait constituer une solution satisfaisante en termes de sécurité énergétique et de réduction des émissions de gaz à effet de serre. En dehors de la Okinawa Electric Power Company, toutes les compagnies d’électricité de l’Archipel étaient favorables au développement des installations nucléaires. Pour répondre à la demande croissante en électricité, de nouvelles centrales nucléaires ont donc été bâties, de façon à assurer l’approvisionnement régulier des abonnés, et d’imposants réseaux de distribution ont été mis en place pour acheminer l’électricité depuis les centrales nucléaires jusque dans les différentes régions du Japon.

Mais comme je l’ai précisé plus haut, chaque compagnie d’électricité avait le monopole de tout ce qui concernait l’approvisionnement de la région qu’elle desservait. C’est pourquoi ces entreprises se sont toutes dotées de leur propre réseau de distribution. Dans ce contexte, l’objectif majeur était de fournir à chaque région un système d’approvisionnement stable, et la création d’un réseau suprarégional ne constituait pas une priorité. C’est sans doute ce qui a provoqué la plus grave faiblesse de ce système, à savoir la mauvaise intégration des réseaux régionaux dans le système d’électricité national. Le réseau électrique japonais est ainsi divisé en deux zones où la fréquence du courant alternatif est différente. Le sud-ouest du pays fonctionne avec du courant à 60 Hz tandis que le nord-est est alimenté en courant à 50 hertz, ce qui complique énormément les connexions entre les deux zones. Et dans les régions qui utilisent la même fréquence, la connexion entre deux réseaux est souvent problématique, comme pour l’île d’Hokkaidô et le Honshû.

D’une certaine façon, c’est parce que les régions n’avaient pas un besoin impérieux d’échanger de l’électricité que cette situation s’est prolongée pendant aussi longtemps et que les monopoles régionaux des compagnies d’électricité ont perduré. Il n’y avait pas de compétition entre les compagnies d’électricité déjà implantées et il était pratiquement impossible à des nouveaux venus de se faire une place dans ce secteur.

De l’approvisionnement régulier aux mécanismes d’ajustement à la demande

Dorénavant, la politique énergétique du Japon va être essentiellement orientée vers une réduction de la dépendance énergétique du pays au nucléaire. Reste à savoir à quelle vitesse les choses se feront. Mais quel que soit le calendrier adopté, une chose est sûre, c’est que l’Archipel va réduire de façon considérable la part que tient le nucléaire dans la couverture de ses besoins énergétiques.

N’oublions pas toutefois que c’est le recours massif à l’énergie nucléaire qui a permis jusqu’à présent au Japon de bénéficier d’un approvisionnement stable en électricité. Le pays a fait face à l’augmentation de la demande en construisant de nouvelles centrales nucléaires et en améliorant le rendement et les équipements techniques de celles qui existaient déjà. Le moment est venu de changer d’optique et de trouver un nouveau moyen d’assurer un approvisionnement stable en électricité dans l’avenir. Pour ce faire, le Japon doit abandonner le système fondé sur la demande qui a prévalu jusqu’à maintenant. Il faut qu’il adopte une nouvelle approche qui permette à la fois de répondre à la demande et d’ajuster celle-ci en fonction des fluctuations de l’approvisionnement .

Nous devons en particulier nous doter d’un système susceptible de limiter les pics de consommation, faire des efforts pour promouvoir les technologies économes en énergie et trouver le moyen de gérer l’instabilité de l’offre qui va de pair avec les énergies renouvelables.

La libéralisation du prix de l’électricité et la promotion des compteurs intelligents devraient jouer un rôle décisif dans le développement de la réactivité à la demande dont nous avons besoin. A l’avenir, il sera possible de procéder à l’établissement de factures fondées sur des prix différenciés en temps réel ainsi qu’à des rabais, grâce aux compteurs intelligents. L’ouverture à la concurrence devrait aboutir à la mise en place de programmes de gestion de l’offre et de la demande.

Ouvrir le marché à la concurrence

Pour affranchir le réseau électrique japonais de l’emprise du système actuel des monopoles régionaux, il suffirait de séparer la production et le transport de l’électricité, et de créer un réseau national avec un système de facturation transparent et indépendant. Du coup, de nouvelles entreprises seraient tentées de se lancer dans ce secteur. La multiplication des compagnies dans la production et la distribution de l’électricité devrait permettre d’investir dans une production d’énergie plus efficace.

Le Japon a par ailleurs négligé ses centrales thermiques en même temps qu’il augmentait sa dépendance à l’énergie nucléaire, tant et si bien que la plupart de ces installations sont aujourd’hui dans un triste état.

Il faudrait que les entreprises qui se lanceront sur le marché de l’électricité investissent non seulement dans la production d’électricité à grande échelle, mais aussi dans la cogénération (qui consiste à utiliser deux énergies différentes produites simultanément, comme l’électricité et la chaleur) et dans d’autres formes de production décentralisée. Impliquer activement les compagnies pétrolières et de gaz dans le secteur de l’électricité aurait aussi le mérite d’intégrer la production de l’électricité dans le secteur de l’énergie.

La séparation des fonctions de production et de distribution de l’électricité aurait aussi l’avantage d’élargir le réseau de distribution. Comme je l’ai dit plus haut, une des grandes faiblesses du système électrique du Japon, c’est la difficulté de communication entre les zones desservies par les compagnies d’électricité. La première réforme à faire, c’est de résoudre ce problème. Une meilleure intégration du réseau électrique devrait encourager la compétition supra régionale entre les compagnies d’électricité. Pour augmenter le recours aux énergies renouvelables, nous devons nous assurer que la fourniture et la consommation d’électricité se feront sur une échelle plus vaste qu’auparavant. Le transport d’électricité sur de longues distances permettra de limiter les fluctuations de l’approvisionnement qui est un des inconvénients des énergies renouvelables. Et l’électricité produite par les éoliennes de l’île d’Hokkaidô pourra, par exemple, être utilisée à Tokyo.

(D’après un original écrit en japonais le 19 août 2012)

(*1) ^ Dans les réseaux d’électricité, les mécanismes d’intervention permettent d’ajuster la consommation en électricité en fonction des conditions d’approvisionnement, par exemple en demandant aux clients de réduire leur consommation à des moments critiques ou en fonction des prix du marché (NDLR).

  • [29.10.2012]

Professeur du département doctoral de sciences économiques à l’Université de Tokyo, Président de l'Institut national pour la promotion de la recherche (NIRA). Né en 1951. Diplômé de l'Université de Tokyo et Docteur en économie de l'Université de Rochester (États-Unis d’Amérique). Il a également enseigné à l'Université de Houston et à l’Université métropolitaine de Tokyo. Il devient professeur assistant à l'Université de Tokyo en 1993. Il occupe son poste actuel depuis 1996. Il a été nommé président de NIRA en 2006. Parmi ses travaux publiés Sangyô Seisaku no keizai bunseki (Analyse économique de la politique industrielle) et Keizai kiki wa sekai ni nani wo motarashita ka (Ce que la crise économique a apporté au monde).

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