Les Japonais et la culture japonaise

Kondô Seiichi [Profil]

[22.03.2013] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Des comparaisons internationales de la qualité de vie

Il existe des indices de toutes sortes pour comparer la qualité de vie dans différents pays. L’indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui combine le PIB par habitant, la longévité moyenne, et le niveau d’éducation est considéré comme reflétant le degré de bien-être. « L’indicateur du vivre mieux » de l’OCDE associe les données de onze différentes catégories pour mesurer le bien-être dans chaque pays. Des institutions privées effectuent pour leur part des enquêtes sur le même sujet, par exemple le magazine américain Newsweek avec sa liste des World’s Best Countries (Les Meilleurs pays du monde), ou le magazine The Economist, dans son classement Inclusive Wealth Per Person (Richesse globale par personne).

Il existe aussi des enquêtes sur les caractéristiques des habitants, sur leurs tendances individuelles, sur les attractivités touristiques. Elles sont plus au moins subjectives mais peuvent néanmoins être utiles. Etant donné leurs natures, ces enquêtes se font souvent sous la forme de sondages d’opinion. Ces classements qui n’ont pas nécessairement une grande valeur scientifique répondent cependant aux interrogations du public. Mentionnons par exemple la liste des Most Livable Cities (Les Villes les plus vivables) du Reader’s Digest, ou encore les Views of Different Countries’ Influence (Vues sur l’influence des différents pays) de la BBC, ou encore le Nation Brands Index (Classement des pays par leur image de marque) de l’institut anglais Simon Anholt.

Des bonnes appréciations dans des domaines difficilement quantifiables

Ces classements ne permettent évidemment pas une connaissance parfaitement exacte de la valeur d’un pays. Mais parce qu’ils conjuguent plusieurs indices, ils mettent en évidence plusieurs choses. Nous présentons ci-dessous un tableau comparant le rang obtenu par le Japon et par les deux pays qui le dépassent par la taille de leur économie, les Etats-Unis et la Chine (ce dernier pays n’étant pas classé par toutes les sources).

Indice Rang
Japon Etats-Unis Chine
Développement humain (2009) 10e 13e
Indice du vivre mieux (2012) 21e 3e
Meilleur pays au monde (2010) 9e 11e 59e
Richesse globale par personne (2012) 1e 2e
Villes les plus vivables (2005-2006) 12e 23e 84e
Influence des différents pays (2009) 2e 7e 8e
Image de marque (2009) 5e 1e 22e

Ces différentes sources montrent que le Japon, comparé à l’image véhiculée par les médias ou aux indices économiques facilement quantifiables, obtient un score élevé dans différents domaines, notamment la sécurité, la propreté, la solidarité et la prévenance, le capital humain (formation et compétences), ou encore la créativité artistique, et qu’il est perçu favorablement dans l’opinion internationale.

Nous aimerions par conséquent présenter ici quelques observations sur le « caractère national » japonais dont il est permis de penser que c’est un des éléments à l’origine de ces appréciations positives.

Une vision originale de la nature à l’origine de la culture japonaise

S’il ne fallait mentionner qu’une seule particularité de la pensée japonaise, ce serait la vision de la nature. En Occident, on estime que ce qui fait la noblesse de l’homme, c’est sa faculté de raisonner. La haute valeur accordée au raisonnement a fait naître une pensée dualiste. L’idée que l’homme peut dominer la nature conçue comme rien de plus qu’une machine a fourni le fondement de la civilisation occidentale. Les Japonais, eux, pensent que l’homme n’est qu’une partie de la nature, que dominer la nature est présomptueux, et qu’il faut se placer au même niveau que la nature pour vivre en osmose avec elle.

L’approche occidentale a contribué à la civilisation puisqu’elle a donné naissance à la science et à la technique, mais elle a aussi fait naître une foi excessive en la science, et l’orgueil. Cela fait courir en permanence un risque pour l’humanité. Rien ne garantit que les armes de destruction massive ou le réchauffement climatique ne dépassent pas ce que l’homme peut contrôler. La surexploitation des ressources peut détruire notre écosystème. S’il est détruit, il ne pourra pas être réparé par notre intervention. Le dualisme du bien et du mal fait naître la chaîne de la haine sans fin entre les peuples. La Tour de Babel met en évidence les dangers de l’orgueil, et nous avons vu que cela n’arrive pas seulement dans la Bible.

Les Japonais, pour leur part, craignent la nature et ils ont mis en place des dispositifs pour veiller à ce qu’elle ne soit pas dépecée. Ils estiment qu’il existe dans la nature, comme le montrent les écosystèmes complexes, une logique que les hommes sont absolument incapables de comprendre. C’est la raison pour laquelle le développement des sciences et des technologies a commencé plus tardivement qu’en Occident. Ils comprennent aussi que les capacités humaines sont limitées puisque, malgré l’avancement de la science, l’homme est encore incapable de fabriquer une seule cellule. La vénération qu’ils ont pour la nature les conduit à penser que les expériences menées sans tenir compte des limites humaines ne peuvent que conduire à créer de nouveaux Frankenstein.

Les Japonais sont connus pour leur sensibilité à la nature, et particulièrement au passage des saisons, qui leur procure de la joie parce qu’ils s’y associent. Au début d’une lettre, un Japonais utilise une formule qui renvoie à la saison. Il existe dans la langue japonaise différents mots pour dire la pluie suivant l’époque où elle tombe : celle du mois de mai est appelée samidare (pluie du début de la saison des pluies). Il en va de même pour le nom des poissons : la bonite pêchée en mai s’appelle hatsugatsuo, première bonite, tandis que la murène japonaise pêchée d’automne et d’hiver est connue comme nagorihamo (nagori signifiant « vestiges » avec un sens mélioratif, qui peut ici faire référence au fait que la murène, hamo, est connue avant tout comme un poisson d’été ; celui que en mange en automne ou au début de l’hiver le fera donc en se rappelant la gloire de l’été). Enfin, la présentation des mets japonais comprend toujours une herbe ou une feuille qui fait allusion à la saison.

Depuis les temps anciens, les Japonais ont cru que les animaux, les plantes et parfois mêmes les choses inanimées avaient une âme, qu’ils respectaient. Dans les contes et légendes japonaises, les animaux prennent souvent une apparence humaine et une fois qu’ils ont repris leur apparence originelle aident ceux qui les ont aidés ; personne ne trouve étrange qu’ils aient des sentiments et un sens de l’honneur, tout comme les êtres humains. Certain sanctuaires offrent des rites pour commémorer les aiguilles à couture qui ont bien servi. Il ne s’agit pas d’animisme en tant que religion primitive. Les Japonais continuent à envisager le monde de cette façon.

Ce respect pour la nature qui les conduit à l’humilité puisqu’ils ne se considèrent que comme une partie de cette nature, les fait se conduire humblement. Ils ne répugnent pas à placer leurs intérêts après ceux de la collectivité. En effet, si cela permet que tout aille mieux, ils en bénéficieront aussi. Au contraire, si chacun en fait à sa tête, cela mènera au désordre, et tout le monde en pâtira. La manière dont les sinistrés du Tohoku ont agi immédiatement après le 11 mars 2011 illustrent admirablement cet aspect. Au lieu d’exprimer leur colère face à ce débordement de la nature qui leur a apporté des souffrances presque insupportables, ils l’ont accepté comme inévitable. Il ne s’agissait en aucun cas de fatalisme. Non, cela exprimait leur haut degré de sagesse réaliste par laquelle ils ne perdaient pas d’énergie dans une attitude non constructive, mais pratiquaient l’entraide avec leur famille et leurs amis, et attendaient les prochains bienfaits de la nature.

Programmes de résidences d’artistes étrangers pour encourager la création

Atelier animé par un artiste étranger (photo fournie par le comité Arcus Project (ville de Moriya, préfecture d'Ibaraki)

Si les Japonais ont conçu cette philosophie, c’est probablement parce qu’ils ont vécu à travers les siècles de nombreux désastres naturels, mais aussi parce qu’ils ont bénéficié des bienfaits (alimentaires) de la nature que leur apportent au fil des saisons la mer et la montagne.

N’est-il pas temps de partager avec le reste du monde cette approche japonaise de la nature ? Aujourd’hui, il est claire que continuer à la détruire pour satisfaire les désirs des hommes est impossible. Maintenant que la chaîne des mesures anti-terroristes et des représailles ne fait qu’aggraver la situation, on comprend que le dualisme du bien et du mal ne marche plus. Si la culture japonaise dans toute sa diversité est devenu populaire au niveau mondial, n’est-ce pas précisément à cause de ces facteurs ?

La majorité des manga et des dessins animés ne relève pas simplement du divertissement. Les dessins animés de Disney ont propagé des valeurs comme l’encouragement au bien et la répression du mal ou encore le rêve américain. Les dessins animés japonais transmettent, intentionnellement ou non, un message sur la pensée japonaise. Les films de Miyazaki en sont le meilleur exemple. Ce message, respecter la nature, reprocher l’arrogance des hommes, parvient à leurs fans à travers le monde non pas par la parole mais par l’émotion. Ne serait-ce pas ce qui explique que, comme nous l’avons vu plus haut, l’image du Japon est supérieure à ce que les chiffres et les mots expriment ?

Je vais arrêter ici mes efforts pour expliquer ce qui est si difficile à exprimer avec des mots. J’invite ceux qui me lisent à venir au Japon et à y passer du temps. L’Agence pour les affaires culturelles du Japon soutient financièrement depuis 2011 des programmes de résidences d’artistes destinées à encourager les activités créatrices d’artistes, de créateurs ou de chercheurs. Je souhaite que ces programmes permettent au plus grand nombre possible de personnes de venir au Japon pour vérifier si mes suppositions sont exactes ou non.

(D’après un texte original en japonais du 17 janvier 2013)

  • [22.03.2013]

Commissaire de l'Agence pour les affaires culturelles du Japon. Né en 1946 dans la préfecture de Kanagawa. Après ses études à l'Université de Tokyo, il entre en 1972 au ministère des Affaires étrangères qui l'envoie étudier à l'université d'Oxford de 1973 à 1975. Après avoir été responsable du service de la presse internationale du ministère, il est conseiller à l'ambassade du Japon aux Philippines puis aux Etats-Unis. De retour au Japon, il devient directeur général adjoint du Bureau des affaires économiques, avant d'être nommé secrétaire général adjoint de l'OCDE. Il est ensuite directeur général de la division des échanges culturels du ministère des Affaires étrangères, puis principal négociateur pour les négociations commerciales internationales. De 2006 à 2008, il est ambassadeur plénipotentiaire auprès de l'UNESCO, puis à partir de 2008 au Danemark, poste qu'il quitte en 2010 après sa nomination à la tête de l'Agence pour les affaires culturelles.

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