Les « Abenomics » et l’économie mondiale en phase de « risk on »

Itoh Motoshige [Profil]

[26.02.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Le nouveau gouvernement d’Abe Shinzo est entré en function. Le premier ministre a fait de la sortie de la déflation son objectif prioritaire, une décision politique à laquelle les marchés ont réagi. Sur le marché des changes, la tendance au yen fort s’est nettement inversée, et les valeurs boursières ont fortement progressé. Le gouvernement a encore à présenter des mesures concrètes, mais les marchés semblent déjà tabler sur les attentes suscitées.

Il convient de préciser que cette évolution n’est pas liée uniquement du Japon. L’économie mondiale montre en effet des signes d’amélioration, qui influent aussi sur les indicateurs de l’économie nippone.

L’économie mondiale passe du risk off au risk on

Dans le secteur financier, on parle de phases de risk on et de risk off. Lorsque les investisseurs se montrent prêts à prendre des risques, on est en période de risk on. Ils délaissent alors les marchés obligataires moins risqués pour se tourner vers les actions, l’immobilier et les économies émergentes au potentiel de croissance important.

Après la crise des subprimes de 2007, le choc Lehman Brothers et la crise financière européenne, l’économie mondiale est entrée dans une phase de risk off. Les investisseurs se sont désintéressés des économies émergentes, leur préférant les devises sûres comme le yen et le dollar, et ont délaissé les actions et l’immobilier pour se réfugier dans des placements obligataires rassurants, japonais ou américains.

De ce fait, le yen s’est durablement apprécié, pendant que les marchés boursiers reculaient et que le rendement obligataire baissait. Le Japon a souffert de cette phase de risk off, qui est également l’une des causes de la déflation chronique.

Cependant, depuis le deuxième semestre 2012, l’économie mondiale semble s’orienter graduellement vers une nouvelle phase de risk on. L’économie américaine montre peu à peu des signes de reprise, même si elle est lente. De nombreuses inquiétudes pèsent encore sur l’Europe, mais le pire semble être passé. Enfin, la Chine aussi, confrontée à la nécessité de faire évoluer son modèle de croissance, est parvenue à juguler le ralentissement de son économie.

Dans ce contexte, les investissements semblent se tourner de nouveau vers les économies émergentes. Pour le Japon, c’est d’abord l’appréciation importante du won sud-coréen qui compte. La trop grande faiblesse du won jusqu’à présent a lourdement pesé sur l’industrie japonaise. Par ailleurs, la devise japonaise tend aussi à se déprécier face au dollar et à l’euro. Enfin, alors que les valeurs boursières japonaises et américaines progressent, les taux d’intérêt obligataires des pays les mieux notés comme le Japon, l’Allemagne et les Etats-Unis montrent des signes de redressement progressif.

L’objectif des « trois flèches » des « Abenomics »

Personne ne sait si cette tendance de l’économie mondiale va se pérenniser, mais il s’agit d’une vraie chance pour le Japon qui entend sortir rapidement de la déflation. Le nouveau gouvernement a choisi le bon moment pour mettre en œuvre son audacieux plan de relance de l’économie destiné à rompre avec la déflation.

Malgré tout, sortir de cette longue période de déflation n’est pas aisé. En effet, l’économie japonaise dans son ensemble s’est habituée à cette situation. A la différence des Etats-Unis après le choc Lehman ou de l’économie européenne aujourd’hui, l’économie japonaise ne souffre pas d’un réel problème d’ajustement des bilans. Plus de vingt ans après l’éclatement de la bulle économique, les foyers comme les entreprises épargnent abondamment et les établissements financiers nippons disposent de ce fait de fonds conséquents. Le Japon dispose donc de beaucoup d’argent, mais il a peu tendance à l’investir en prenant des risques. Voilà le contexte dans lequel l’esprit déflationniste règne dans l’Archipel.

Pour renverser cette tendance, le gouvernement Abe a souhaité que la Banque du Japon renforce encore sa politique d’assouplissement monétaire. En réponse, la banque centrale a adopté un objectif d’inflation.

Bien entendu, le seul assouplissement monétaire ne permettra pas de sortir de la déflation. Un train de mesures de relance comprenant « trois flèches » va donc être mis en œuvre, qui repose sur un assouplissement monétaire audacieux, la relance de l’économie grâce à l’injection concentrée de fonds publics et une stratégie de croissance basée notamment sur la déréglementation. Grâce à l’impact conjugué de ces trois orientations, le nouveau gouvernement vise à provoquer l’électrochoc nécessaire à la sortie de la déflation.

Pour un plan d’assainissement des finances publiques

Bien entendu, le gouvernement japonais, lourdement endetté, doit éviter à tout prix la dégradation de la valeur de ses bons du Trésor à cause d’une mauvaise gestion des finances publiques. Il est donc indispensable, parallèlement à l’injection de fonds publics dans le plan de relance économique, de convaincre les marchés de l’assainissement des finances publiques à moyen et long terme. Il s’agit notamment de débattre des moyens de juguler la hausse des dépenses de santé publique et de faire progresser les débats sur la réforme fiscale qui permettra de les financer. (21 janvier 2013)

  • [26.02.2013]

Professeur du département doctoral de sciences économiques à l’Université de Tokyo, Président de l'Institut national pour la promotion de la recherche (NIRA). Né en 1951. Diplômé de l'Université de Tokyo et Docteur en économie de l'Université de Rochester (États-Unis d’Amérique). Il a également enseigné à l'Université de Houston et à l’Université métropolitaine de Tokyo. Il devient professeur assistant à l'Université de Tokyo en 1993. Il occupe son poste actuel depuis 1996. Il a été nommé président de NIRA en 2006. Parmi ses travaux publiés Sangyô Seisaku no keizai bunseki (Analyse économique de la politique industrielle) et Keizai kiki wa sekai ni nani wo motarashita ka (Ce que la crise économique a apporté au monde).

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