La réalité tunisienne, deux ans après la Révolution

Mizuguchi Akira [Profil]

[28.05.2013] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية |

En décembre 2010, un jeune homme s’est immolé par le feu dans la ville de Sidi Bouzid, située au centre de la Tunisie. Cet incident a déclenché des mouvements citoyens de protestation qui ont mené à renverser le régime en place, non seulement en Tunisie (janvier 2011), mais également en Égypte (février 2011), en Libye (octobre 2011) et au Yémen (novembre 2011). Au cours de mon dernier voyage (février 2013), j’ai visité Tunis et sa banlieue, deux ans environs depuis les événements.

Conversation politique et dîner épicé

La Médina (vieille ville) de Tunis.

La cuisine traditionnelle servie dans le restaurant au cœur de la Médina (vieille ville) où m’avait emmené un ami qui habite ici était délicieuse. J’adore particulièrement la harissa. La conversation sur la situation politique s’est animée, autour d’un vin tunisien d’excellente qualité, même s’il manque encore de notoriété.

J’ai posé une question à mon ami : 

« J’ai remarqué de nombreuses femmes en tenue islamique, comme en Iran après la révolution, non ? »

Ce à quoi il m’a répondu :

« Depuis la révolution, de plus en plus de femmes portent un foulard, on en voit aussi en niqab. Mais il n’y a rien d’obligatoire, c’est plus semblable à ce qui s’est passé en Turquie après l’arrivée au pouvoir du parti Justice et Développement, il me semble. » 

En Iran, la révolution de février 1979 avait instauré des « Gardiens de la révolution » et un « Tribunal révolutionnaire », ce qui avait restauré les valeurs islamiques dans la vie civile. À l’heure actuelle, en Tunisie, le parti islamiste au pouvoir, Ennahda (« Renaissance »), n’a pas renforcé la pression sociale. Bien que des « Gardiens de la révolution » se soient aussi créés ici.

Conséquences de l’assassinat du chef de l’opposition

« Le 23 février (un samedi), une manifestation des syndicats ouvriers est prévue. Si les salafistes (les fondamentalistes musulmans) font irruption, l’avenue Bourguiba pourrait être fermée », dit mon ami.

Cela m’a remis en mémoire l’assassinat de Chokri Belaïd le 6 février, chef du parti d’opposition et sévère critique du gouvernement. C’était la première fois qu’un assassinat politique était perpétré en Tunisie. Le lendemain 7 février, la plus grande manifestation de protestation depuis la révolution fut organisée, et une grève générale fut décidée le 8, provoquant la démission du premier ministre Jebali le 9.

Si j’en crois mes impressions personnelles, je n’ai pas trouvé la sécurité mauvaise à Tunis. Malheureusement, cette remarque m’a attiré des commentaires forts comme l’harissa de la part de mon convive :

« En fait, on remarque que parmi les fonctionnaires nouvellement nommés, les personnes liées avec Ennahda sont de plus en plus nombreuses. Parmi eux se trouvent mêmes des voyous qui ont fait récemment de la prison. La compétence de la police est en baisse. »

Les alentours de l’Ambassade de France à Tunis. Fil de fer barbelé, un camion de l’armée tunisien stationne à proximité.

Bon nombre de citoyens ont la sensation que la révolution a finalement été confisquée par l’Ennahda dirigée par Rached Ghannouchi (72 ans, qui a vécu 22 ans en exil à Londres). Par ailleurs, l’Ennahda elle-même n’est pas d’une solidité à toute épreuve. Les jeunes qui forment son noyau semblent porteurs d’une antipathie de principe contre toute initiative politique émanant des anciens ou des politiciens en exil.

De leur côté, les Salafistes, qui visent la renaissance d’un islam fondamentaliste, ne sont pas eux non plus satisfaits de la ligne réaliste du gouvernement de l’Ennahda et se lancent peu à peu dans l’action violente. Bien que les débats politiques soient maintenant libres en Tunisie, l’établissement de la Constitution et les élections à l’Assemblée Nationale risquent de prendre un important retard du fait de l’inextricable multitude des opinions qui veulent toutes avoir droit au chapitre.

Une belle ville aux murs blancs et aux portes bleues

Sidi Bou Saïd, situé à environ 20 km au nord-est de la capitale Tunis. La beauté des paysages attire de nombreux visiteurs étrangers.

Sur le conseil de cet ami, j’ai quitté Tunis pour passer le samedi à Sidi Bou Saïd, un village côtier que de nombreux artistes, tels Paul Klee ou Simone de Beauvoir ont aimé. La ville sur la colline est également connue pour le sanctuaire(*1) de l’imam  Abou Saïd, un soufi (mystique islamique) mort en 1231.

En marchant dans les petites rues pavées, le long des murs blancs aux portes bleues de mon petit hôtel, je suis tombé sur le sanctuaire noir de suie. Après la révolution, plusieurs sanctuaires ont été incendiés par des salafistes qui les considéraient contraire à l’Islam. Celui-ci était l’un de ces sanctuaires incendiés. Même dans cette ville qui a fasciné les touristes européens, les Salafistes manifestent en ville et jouissent d’une influence grandissante à la mosquée.

À ce propos, la veille, j’avais vu une importante foule dans la rue de la Liberté à Tunis pour se rendre à la prière commune du vendredi à la mosquée. J’appris plus tard qu’il s’agissait de l’une des mosquées les plus fortement influencée par les Salafistes. Depuis la révolution, le renouveau islamique gagne également du terrain en Tunisie, nul ne sait jusqu’où il ira.

Construire la Nation après une révolution dure

J’ai fait la connaissance d’un couple d’Allemands qui séjournaient dans un hôtel avec vue sur la mer. Les médias européens se sont fait l’écho de la mauvaise situation politique et sécuritaire de la Tunisie, mais ils s’en moquaient et étaient très heureux d’avoir décidé de venir. La reconstruction de l’industrie du tourisme est essentielle pour la reprise de l’économie tunisienne. Mais les leaders salafistes qui poussent à l’affrontement avec la culture occidentale y font obstacle. Leur objectif semble très différent de la société basée sur un islam tolérant que veulent les citoyens qui se sont levés pour travailler.

Dans tous les pays où s’est levé le « Printemps arabe », comme en Tunisie, le problème de l’emploi et de l’inégalité économique n’est pas en voie d’amélioration. En outre, si la démocratisation et la libéralisation a stimulé la participation politique des citoyens, il semble que le processus en soit resté aux actions de protestation dans la rue pour faire bouger les choses. Tant que les gens ne penseront pas avoir dans leurs mains les fruits de la révolution, l’avenir de la reconstruction de la nation restera semé d’embûches.

(D’après un texte original en japonais du 6 mars 2013.)

(*1) ^ Un sanctuaire, en Islam, réfère à un lieu attaché au tombeau d’un saint.

  • [28.05.2013]

Professeur de l’Université Keiai. Né en 1954. Diplômé de l’Université Nihon, département de Littérature et Histoire. Ses spécialités sont les recherches régionales sur le Moyen-Orient, la sociologie internationale, la politique extérieure. Directeur de recherche de la Fondation Moyen-Orient, il a occupé successivement divers postes, dont celui de rédacteur en chef de Chûtô Kenkyû (Recherches Moyen-Orient) depuis avril 2010. Ses publications incluent Chûtô wo rikai suru — Shakaikûkanron-teki apurôchi (Comprendre le Moyen-Orient:Approche par la théorie de l’espace social, Nihon Hyôronsha, 2010), etc.

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