Margaret Thatcher : la Dame de Fer et le Japon

Hosoya Yuichi [Profil]

[26.04.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Bien que Margaret Thatcher ait fait profil bas durant ses dernières années, alors qu’elle luttait contre la maladie d’Alzheimer, son nom est toujours resté sous les yeux du public en raison de la fascination des médias pour sa vie, notamment au Japon où la biographie filmée de la Dame de Fer a connu un grand succès dès son lancement en mars 2012. Sa mort, le 8 avril 2013, à l’âge de 87 ans, a fait la une dans les médias japonais, plus de 20 ans après la fin de son mandat comme Première ministre. Nakasone Yasuhiro, ancien Premier ministre du Japon qui avait noué d’étroites relations avec Thatcher dans les années 1980, a évoqué son souvenir dans un article publié dans le Nikkei le jour après sa mort : « Avec Ronald Reagan, Thatcher sera évoquée dans l’histoire comme l’une des figures politiques dirigeantes du Monde libre de l’époque d’après-guerre. Elle a joué un rôle prépondérant en insistant sur le fait que les économies de libre échange devaient s’unir pour résister à l’Union Soviétique. » Thatcher, Reagan et Nakasone ont été les trois personnages politiques les plus proéminents de la politique internationale lorsque la Guerre froide est arrivée à son dénouvement dans les années 1980. La mort de Thatcher fait de Nakasone le dernier vivant de ce trio.

La Dame de Fer vient au Japon

Lorsque Margaret Thatcher vient en visite au Japon en septembre 1982, trois ans après être devenue la première femme Première ministre de Grande-Bretagne, les relations entre l’Angleterre et le Japon ont emprunté une extrêmement mauvaise passe. Le Japon avait évité d’accorder clairement son soutien à la Grande-Bretagne pendant le conflit des Malouines déclenché en avril 1982, par souci des répercussions que cela aurait pu avoir sur ses relations avec l’Amérique du Sud. Thatcher avait considéré cette absence de support comme un affront personnel. L’augmentation des exportations japonaises vers la Grande-Bretagne avait également eu des effets préjudiciables sur la balance des paiements britannique et faisait ombrage aux bonnes relations entre les deux pays. Le Premier ministre japonais de l’époque était Suzuki Zenkô, dont le manque d’aptitude en matière de leadership politique était largement connu au sein du gouvernement britannique.

Ce gouvernement établit alors un comité secret destiné à considérer la politique de la Grande-Bretagne vis-à-vis du Japon. Un rapport, complété en mai, note que le Japon « doit rester un membre fiable et coopératif de la famille occidentale », suggérant que « le Japon doit accepter de plus grandes responsabilités pour les répercussions internationales de sa réussite économique et adopter sa politique économique et commerciale en conséquence. »

Il faut noter que le rapport est allé bien plus loin que la simple considération des relations avec le Japon dans un contexte de frictions commerciales. Au contraire, il insiste sur la nécessité d’un renforcement des relations avec le Japon dans une perspective politique et stratégique, et reconnaît le besoin de connecter la croissance économique japonaise avec les intérêts britanniques. Une conséquence de cette approche a été la décision d’encourager les investissements japonais en Grande-Bretagne.

La visite de la Dame de Fer au Japon a connu un succès retentissant, grâce à sa forte personnalité et à ses opinions bien marquées. Thatcher a voyagé avec dynamisme dans tout le pays et a rencontré de nombreux dirigeants du monde des affaires. Elle a déployé, en particulier, une grande énergie pour persuader les constructeurs automobiles à investir en Grande-Bretagne. En résultat, Honda et Nissan ont par la suite établi des bases de production majeures qui ont créé de nouveaux emplois et aidé à revitaliser les économies locales dans les régions où leurs usines ont été construites.

De fortes relations avec le Premier ministre Nakasone

Quelques semaines après le retour de Thatcher à Londres, le Japon connaît un changement de dirigeant. Le nouveau Premier ministre, le jeune Nakasone Yasuhiro, a créé un impact immédiat au Japon et dans le monde entier. Puissant leader, déterminé à faire du Japon un pays plus tourné vers l’international, Nakasone a laissé une forte impression sur la politique étrangère nippone. Au Japon, il poursuit un programme ambitieux de privatisation. Thatcher a été impressionnée lors de sa première rencontre avec Nakasone, à l’occasion du sommet de Williamsburg, en Virginie, en mai 1983. Dans ses mémoires, elle écrit que Nakasone « était peut-être le plus clair et le plus “occidental” des dirigeants japonais à l’époque où j’étais Premier ministre. » Durant une réunion lors du sommet de Williamsburg, Thatcher a vivement conseillé à Nakasone de fournir son soutien pour que Nissan investisse en Grande-Bretagne. En dépit de tous les discours sur Thatcher, « Dame de Fer », elle pouvait être aussi une redoutable femme d’affaires.

Les deux leaders se sont rencontrés à plusieurs reprises lors des sommets dans les années qui ont suivi. Dans ses mémoires, Thatcher note : « Avec Nakasone comme Premier ministre, le Japon commence à jouer un rôle plus actif dans les affaires internationales. Ainsi, lorsque Nakasone est venu en visite en Grande-Bretagne en juin 1984, j’ai pensé que je m’entretenais avec un dirigeant japonais qui comprenait et qui sympathisait avec les valeurs occidentales et qui se montrait prêt à prendre des mesures dans la bonne direction sur la politique économique. »

Le Premier ministre Margaret Thatcher sourit lorsque le Premier ministre Nakasone Yasuhiro pose une question à propos d’une maquette de station spatiale US durant une pause lors du sommet des G7 à Londres. Le président des Etats-Unis, Ronald Reagan regarde à gauche. (9 juin 1984. Photo : Bob Daugherty/AP/Aflo)

 

Le Message de Thatcher au Japon

Thatcher et Nakasone partageaient une opinion politique basée sur une ferme conviction dans la force de l’autonomie. Dans une célèbre interview accordée en 1987, Thatcher déclare : « Il est de notre devoir de nous occuper de nous … Les gens ont trop à l’esprit leurs avantages, sans les obligations concomitantes. »

Cet esprit d’autonomie est malheureusement absent de la société japonaise aujourd’hui. Bien trop de gens pensent qu’il est normal que l’Etat prenne soin d’eux. Mais le gouvernement n’a plus ce genre de ressources en réserve. Dans les années à venir, les gens vont devoir apprendre à dépendre de leurs propres efforts. L’autonomie est de nouveau revenue à l’ordre du jour. Il n’y a aucun doute sur le fait que le thatcherisme a joué un rôle majeur pour faire revivre l’économie britannique durant les années 1990. Dans une perspective à long terme, il est clair que nous devons raviver cet esprit d’autonomie dans le Japon d’aujourd’hui alors que le pays doit faire face à un déficit budgétaire astronomique et à un taux de natalité en déclin. Le besoin d’autonomie peut s’avérer être un des messages les plus durables de Margaret Thatcher pour le Japon.

(Ecrit à l’origine en japonais le 15 avril 2013)

  • [26.04.2013]

Professeur à l’Université Keiô. Né en 1971 dans le département de Chiba. Diplômé de l’Université Rikkyô en 1994, où il s’est spécialisé dans le droit. A effectué un troisième cycle en sciences politiques en 2000 et obtenu un doctorat de l’Université Keiô. A enseigné à l’Université d’Hokkaidô et à l’Institut des sciences politiques de Paris. Auteur de divers ouvrages, dont Sengo kokusai chitsujo to Igirisu gaikô (L’ordre international après-guerre et la diplomatie britannique ; prix Suntory pour les sciences sociales et humaines), Gaikô : tabunmei jidai no taiwa to kôshô (Diplomatie : dialogue et négociations à travers la civilisation), Rinriteki na sensô : Toni Burea no eikô to zazetsu (Guerres éthiques : gloire et échec de Tony Blair ; prix Yoshino Sakuzô du Yomiuri). Membre du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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