Ce que fait apparaître la visite de Hollande au Japon

Sakai Kazunari [Profil]

[17.07.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |

François Hollande, le président de la République française a effectué une visite d’Etat au Japon du 6 au 8 juin dernier, pendant laquelle il s’est entretenu avec le premier ministre japonais, Abe Shinzô. C’était la première de ce genre depuis celle de Jacques Chirac en 1996.

Le nouveau président n’a pas le biais pro-chinois de son prédécesseur

A l’issue de leur rencontre le 7 juin, MM. Hollande et Abe ont publié une déclaration commune qui soulignait leur partenariat dans le domaine de la technologie nucléaire et de l’armement ainsi le resserrement des liens entre les deux pays en matière de défense.

Sous l’ancien président Sarkozy, la stratégie française en Asie penchait vers la Chine. M. Sarkozy n’était venu au Japon qu’à l’occasion du Sommet de G8 de Tôyako, même s’il y s’était arrêté quelques heures en mars 2011, immédiatement après l’accident nucléaire de Fukushima, alors qu’il revenait d’un voyage en Chine. La visite de M. Hollande indique une réorientation de cette stratégie.

Elle a commencé deux jours après le 24ème anniversaire de Tien An Men. La Chine continue à subir le régime autoritaire d’un parti unique, et la liberté d’expression y demeure restreinte. Selon un article de l’Asahi Shimbun daté du 4 mais 2013, des voix se sont élevées au sein du Parti socialiste français, d’où est issu le président Hollande, pour exprimer leurs sérieuses préoccupations vis-à-vis de la situation des droits de l’homme en Chine. Sa visite au Japon peut être interprétée comme un important changement politique : la France met désormais au premier plan les valeurs fondamentales que sont ces droits, la démocratie et l’Etat de droit et accorde par conséquent une plus grande importance au Japon.

Elle ne peut cependant ignorer la Chine, devenue la deuxième puissance économique mondiale. Cette visite montre que la France a pour ambition une diplomatie multi-dimensionnelle, qui crée un équilibre entre la justice et les normes internationales d’une part, et les profits économiques de l’autre.

M. Abe souhaite resserrer les liens avec la France, acteur-clé de l’Union européenne, et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, afin de renforcer la puissance diplomatique de son pays. Il est aussi probablement soucieux d’asseoir sur le plan mondial sa politique de croissance économique. On devine aussi son intention d’utiliser ce resserrement des liens avec la France, grande puissance nucléaire, pour marquer la différence avec la ligne de sortie du nucléaire du Parti démocrate du Japon, et atténuer les critiques des partisans japonais d’une sortie du nucléaire.

Enfin, le Japon a aussi conclu un accord de développement avec la France dans le domaine de l’armement, comme il l’avait déjà fait avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. La France et le Japon ont ainsi indiqué sans ambiguité leur volonté de renforcer leur coopération sur les plans de la politique, de la défense et de l’économie.

L’Afrique, lieu de la solidarité franco-japonaise

Le président Hollande et le premier ministre Abe se serrent la main après avoir présenté la déclaration conjointe France-Japon

La visite du président Hollande a donc été productive. Il convient aussi de mentionner l’accent mis sur l’Afrique, un élément important du renforcement des liens entre les deux pays. Nous avons déjà constaté dans nos précédents articles, l’importance de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient comme région essentielle pour la consolidation des relations entre l’Union européenne et le Japon . Le continent africain a cependant vu ces dernières années une augmentation considérable de la présence chinoise en Afrique.

Une coopération entre la France, qui y dispose de ses propres réseaux d’informations, et le Japon, perçu favorablement par l’ensemble des pays africains dans cette région importante pour la sécurité mondiale, au riche potentiel économique, peut conduire à une synergie avantageuse aux trois parties.

La 5e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD V) s’est tenue à Yokohama du 1er au 3 juin, juste avant la visite de M. Hollande. En accueillant les chefs d’Etat d’une quarantaine de pays africains, reçus individuellement, le Japon avait pour but de renforcer les liens avec eux, et de donner au Japon une plus grande visibilité en Afrique. La Déclaration de Yokohama, publiée à l’issue de la TICAD V, comprend des mesures pour développer les infrastructures et l’énergie africaines. Elle ne mentionne pas explicitement l’énergie nucléaire, mais on peut y lire en filigrane l’ambition du gouvernement de M. Abe d’y vendre des centrales nucléaires à l’avenir.

Enfin, la feuille de route pour la coopération franco-japonaise issue des discussions entre MM. Abe et Hollande inclut la participation conjointe des deux pays à la lutte contre le terrorisme dans la région du Sahel qui comprend le Mali où la France est intervenue en janvier 2013. C’est un exemple du dessein des deux pays de rendre plus visible leur solidarité en Afrique. Dans le discours qu’il a donné à la Diète le 7 juin, le président Hollande a mentionné les efforts entrepris par le Japon pour le développement de l’Afrique et il a souligné la nécessité de la solidarité entre les deux pays en Afrique.

La diplomatie culturelle, un élément indispensable

Le Japon souhaite conclure avec l’UE des accords de partenariat économique et de libre-échange, et la France n’a pas caché son intention de l’aider pour que cela se fasse rapidement. Dans une allocution prononcée le 8 juin, le président Hollande a exprimé son intention de renforcer plus encore les liens bilatéraux sur le plan culturel. La France est le pays occidental où la culture populaire japonaise, mangas et dessins animés, connaît la plus grande diffusion, et c’est un partenaire essentiel pour la diplomatie culturelle japonaise.

On peut donc s’attendre à ce que les relations entre la France et le Japon progressent dorénavant sur tous les plans, non seulement diplomatique, sécuritaire et économique, mais aussi culturel.

(D’après un original en japonais du 11 juin 2013)

  • [17.07.2013]

Né à Tokyo en 1969. Professeur à la faculté d’études interculturelles de l'Université de Kobe. Diplômé du département de français de l’Université de Tokyo des études étrangères (1992). Après avoir obtenu en 1994 un master des études internationales à l'Université de Tokyo des études étrangères, il entame son doctorat à la faculté de sociologie de l'Université Hitotsubashi. Est entré en 1996 au ministère japonais de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie, où il a été chargé des études internationales. A été chercheur invité à l’IEP (Sciences Po) de Paris, ainsi que professeur invité à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense et à l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Auteur de divers ouvrages dont Yôroppa no minzoku tairitsu to kyôsei (Antagonisme et symbiose chez les peuples européens), éditions Ashi shobô, 2008 (nouvelle édition revue et augmentée en 2014).

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