Diplomatie : « Japon-Corée 2.0 »

Hosoya Yuichi [Profil]

[08.10.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Le 5 septembre 2013 au soir, Abe Shinzô, premier ministre japonais, et Park Geun-hye, présidente de la République de Corée, ont échangé quelques mots à l’occasion d’un dîner pendant le sommet du G20 qui se tenait à Saint-Pétersbourg. Depuis qu’elle est devenue présidente en février dernier, Mme Park avait évité de rencontrer M. Abe, chef de l’exécutif japonais depuis décembre 2012. La partie coréenne considérait en effet qu’en raison des dérapages verbaux des politiciens japonais relativement à leur perception de l’histoire et de la visite au sanctuaire Yasukuni du vice-premier ministre Asô Tarô en avril dernier, les conditions n’étaient pas réunies pour une rencontre. Cette courte conversation, plus de six mois après la prise de fonction de Mme Park, est donc le premier contact direct avec M. Abe. Cela fait comprendre à quel point les relations entre le deux pays se sont refroidies. 

La présidente Park qui a eu des entretiens à Saint-Pétersbourg avec Angela Merkel, la chancelière allemande, ne fait pas mystère de sa perception selon laquelle une réconciliation entre les deux pays sera difficile. Selon elle, « Comment une plaie pourrait-elle cicatriser si le couteau ne cesse d’y retourner ? » Le 6 septembre, la Corée du Sud a par ailleurs annoncé qu’elle interdisait totalement l’importation de produits marins de huit préfectures du Japon en raison des fuites d’eau contaminée à Fukushima. Pourquoi la Corée du Sud se montre-t-elle si sévère et si critique vis-à-vis du Japon ?

Les relations entre les deux pays ont changé de nature

Pour apporter une réponse à cette question, il faut d’abord comprendre que la nature des relations entre les deux pays a changé essentiellement dans les presque cinquante ans qui se sont écoulés depuis leur normalisation marquée par le Traité fondamental nippo-coréen de 1965. Cette année-là, les échanges humains entre les deux pays n’avaient concerné que 22 000 personnes, alors qu’en 2010, plus de cinq millions de personnes ont voyagé entre les deux pays. De grands changements se sont produits dans l’intervalle, non seulement en termes de volume des échanges humains, mais aussi d’environnement international et de régimes politiques dans les deux pays. 

En 1965, Park Chung-hee, le père de Mme Park, qui avait pris le pouvoir dans un coup d’Etat, était président de la République de Corée. Dans le contexte de la guerre froide, les sentiments de la population sud-coréenne sur les relations bilatérales n’étaient pas pleinement reflétées dans ce traité signé par un gouvernement autoritaire qui pratiquait la dictature du développement. Pour la Corée du Sud qui se trouvait en première ligne face aux pays ennemis qu’étaient la Corée du Nord, l’URSS et la Chine, les relations avec les Etats-Unis ou le Japon étaient d’une importance prédominante, non seulement du point de vue de la défense et de la sécurité mais aussi sur le plan économique. De plus l’assistance économique et les investissements japonais étaient indispensables pour moderniser l’économie. Le Japon était gouverné par un seul parti, le Parti libéral démocrate, et le premier ministre était alors Satô Eisaku. La diplomatie était dirigée à la fois par le PLD et le ministère des Affaires étrangères. Ce qui revient à dire qu’en Corée du Sud comme au Japon, le Traité fondamental nippo-coréen résultait d’un compromis trouvé par les deux gouvernements sans tenir compte de l’opinion populaire. 

Appelons « Japon-Corée 1.0 » cette ère des relations bilatérales fondées sur un accord entre gouvernements, et celles que nous connaissons aujourd’hui, et qui sont enracinées dans l’opinion et l’émotion populaires, « Japon-Corée 2.0 ». La nature de ces relations s’est radicalement transformée. La Corée du Sud est sortie de la dictature, la société civile a mûri, les Coréens s’expriment librement, et se montrent plus agressifs. Loin de chercher à contrôler les sentiments populaires, les médias coréens les suivent le plus fidèlement possible. Les leaders politiques coréens ne peuvent plus ignorer les sentiments de la nation. Les critiques et l’insatisfaction de l’opinion publique et des médias sont dirigées à la fois contre le gouvernement coréen et celui du Japon. 

Hosoya Yuichi (au milieu de la photo gauche) prend la parole lors d’un symposium « Les nouveaux dirigeants et les relations bilatérales tournées vers la paix et la prospérité », organisé le 30 août dernier à Tokyo par le Fonds de recherche Asie, avec le soutien de la Nippon Foundation. (photos : Nippon Foundation)

Pour établir des relations bilatérales mûres et stables

Cela revient à dire que maintenant que la République de Corée et le Japon sont des démocraties matures, les relations bilatérales sont devenues d’une nature extrêmement délicates. L’Histoire fournit de nombreux exemples de situations dans lesquelles la démocratie a rendu la diplomatie difficile. 

Selon Tocqueville, « la démocratie favorise l’accroissement des ressources intérieures de l’Etat. [… ] Mais la démocratie ne saurait que difficilement coordonner les détails d’une grande entreprise, s’arrêter à un dessein et le suivre ensuite obstinément à travers les détails. » Cela parce que, selon lui, « la masse du peuple peut être séduite par son ignorance ou ses passions. »

Grâce à la démocratie, les Coréens du Sud peuvent enfin critiquer librement leurs dirigeants pour la manière dont ils ont disposé du problème des femmes de réconfort pendant la Deuxième Guerre mondiale ou de la conscience qu’a le Japon de son histoire. Si les relations entre les deux pays traversent une phase difficile, c’est parce qu’ils sont tous deux de vrais démocraties aujourd’hui. Pour établir des relations bilatérales mûres et stables, ce que j’appelle les relations « Japon-Corée 2.0 », il faut que la société civile dans les deux pays mûrisse et que les deux peuples aient une image saine de l’autre. Ce n’est que lorsque les deux pays comprendront jusqu’à un certain degré les sentiments qu’ils ont l’un pour l’autre en confrontant leur histoire, d’une manière rationnelle et non sentimentale, qu’ils pourront rechercher calmement les bénéfices de la coopération. 

Les relations de la version 1.0, fondées exclusivement sur un accord entre les deux gouvernements,  qui ne reflétait pas suffisamment les sentiments des deux peuples, étaient fragiles. Aujourd’hui, nous ne devons pas revenir à ce stade, mais créer des relations bilatérales globales, diversifiées, profondes, qui conviennent à la version 2.0, c’est-à-dire celle où les deux peuples ont des échanges et se comprennent. 

(Ecrit à l’origine en japonais le 7 septembre 2013)

  • [08.10.2013]

Professeur à l’Université Keiô. Né en 1971 dans le département de Chiba. Diplômé de l’Université Rikkyô en 1994, où il s’est spécialisé dans le droit. A effectué un troisième cycle en sciences politiques en 2000 et obtenu un doctorat de l’Université Keiô. A enseigné à l’Université d’Hokkaidô et à l’Institut des sciences politiques de Paris. Auteur de divers ouvrages, dont Sengo kokusai chitsujo to Igirisu gaikô (L’ordre international après-guerre et la diplomatie britannique ; prix Suntory pour les sciences sociales et humaines), Gaikô : tabunmei jidai no taiwa to kôshô (Diplomatie : dialogue et négociations à travers la civilisation), Rinriteki na sensô : Toni Burea no eikô to zazetsu (Guerres éthiques : gloire et échec de Tony Blair ; prix Yoshino Sakuzô du Yomiuri). Membre du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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