La tragédie du ferry sape la confiance des Coréens

ROH Daniel [Profil]

[23.05.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Une visite qui tombe au mauvais moment

Le président des États-Unis Barack Obama s’est rendu en Corée du Sud les 25 et 26 avril, juste après sa visite officielle au Japon. Mais la date de son voyage à Séoul aurait difficilement pu être plus mal choisie. Le Sewol, un ferry coréen, avait fait naufrage peu avant en mer Jaune, au large du littoral sud-ouest de la Corée. Quand M. Obama a atterri à Séoul, la nation toute entière et sa présidente Park Geun-hye étaient plongées dans le deuil.

L’un des objectifs principaux de cette quatrième visite de M. Obama en Corée consistait à réaffirmer la solidité de l’alliance bilatérale dans un contexte de montée des tensions en Asie du Nord-Est, liées, entre autres facteurs, à la situation en Corée du Nord et à l’aggravation des frictions entre le Japon et la Corée du Sud. Mais l’événement n’a pas eu un grand retentissement, ni dans les médias ni dans le public coréens, malgré les allusions de M. Obama à la question des « femmes de réconfort » et à l’attitude son pays envers la Corée du Nord. Les Sud-Coréens étaient trop submergés par la gravité de leur propre crise pour accorder beaucoup d’attention à quoi que ce soit d’autre.

Le naufrage du ferry a plongé la République de Corée dans une crise collective alors même qu’elle ne cessait de progresser dans les rangs des pays avancés. Sur les 476 passagers, dont 325 lycéens, que transportait le navire, seuls 174 ont survécu. Il s’agit à l’évidence d’une tragédie de grande ampleur, qui d’ailleurs occupe pratiquement tout le champ des médias depuis qu’elle s’est produite. La profondeur de la peine ressentie par la population est d’autant plus compréhensible que la majorité des victimes étaient des lycéens. Cette calamité dans laquelle ont péri tant d’innocentes victimes n’est pas sans rappeler l’effondrement du grand magasin Sampoong, survenu en 1995 à Séoul, avec un bilan de 508 morts et disparus. Mais dans le cas du naufrage du ferry, la population a réagi par une véritable panique et cette soudaine explosion d’angoisse et de tension nerveuse l’a plongée dans une sorte d’état de confusion.

« Ça n’aurait pas dû se passer ici »

L’explication de la réaction du public à la catastrophe a fait l’objet de débats animés parmi les intellectuels coréens. Au début, leurs commentaires se sont en général limités à des blâmes à l’encontre des membres de l’équipage qui avaient abandonné le navire et n’avaient pas appliqué correctement les mesures de sauvetage. La police et le parquet ont quant à eux utilisé toutes leurs capacités en matière d’investigation pour canaliser la colère du public dans cette direction, et la présidente Park elle-même a déclaré que le comportement de l’équipage « équivalait à un meurtre ».

Les commentateurs portés sur les comparaisons à l’emporte-pièce n’ont pas manqué d’établir un parallèle entre ce naufrage et celui du Titanic, en 1912, en s’interrogeant sur ce qui aurait pu advenir si, à l’instar du commandant Edward John Smith, qui avait encouragé ses marins aux cris de « Be British, boys, be British ! », le capitaine du Ferry avait entrepris de lancer des cris d’encouragement à l’intention de son propre équipage. De fait, nul cri de « soyez Coréens ! » n’a été entendu sur le Sewol, mais je ne peux m’empêcher de penser, bien que le sarcasme ne soit pas de mise ici, que la réaction de l’équipage a été, à certains égards, tout à fait coréenne.

Le ferry coréen Sewol a fait naufrage le 16 avril au large de l’île de Jindo (photo : Newscom/Aflo).

Dans les semaines qui ont suivi le naufrage du ferry, la catastrophe a donné lieu à toutes sortes d’analyses et de spéculations rétrospectives. Nous avons appris que le Sewol avait été acheté à une compagnie japonaise de ferries qui l’avait préalablement retiré du service. La responsabilité la Cheonghaejin Marine Co., l’opérateur sud-coréen, a été mise en cause pour la myopie dont elle a fait preuve en décidant d’ajouter des cabines pour passagers en surnombre et de l’espace pour la cargaison. Parmi les autres coupables désignés, figuraient les représentants des autorités maritimes, souvent parachutés dans leurs fonctions officielles après avoir occupé des postes de direction dans le secteur du transport maritime, lui-même ouvertement accusé de constituer une « mafia des transports maritimes » réservée aux diplômés de certaines universités spécialisées dans la science et la technologie maritimes ou la pêche.

Quant aux médias étrangers, ils ont retenu de l’événement que la Corée n’avait pas tiré les leçons des catastrophes similaires qu’elle a connues dans le passé. Mais chez moi, qui suis né en Corée dans les années 1950 et n’ai jamais cessé de m’intéresser à ce pays depuis que je l’ai quitté à mon entrée dans l’âge adulte, cette façon de voir suscite colère et dépit. Il ne me semble pas juste — ni courageux pour être franc — de se focaliser exclusivement sur les aspects techniques de l’accident, en suggérant qu’il aurait pu être évité si les personnes en charge n’avaient pas été aussi incompétentes.

Le point de vue qui réduit la catastrophe à un « échec technique » est peut-être susceptible d’apporter quelque soulagement à l’affliction des Coréens, dans la mesure où, en véhiculant implicitement le message que le naufrage du ferry ne soulève aucune question fondamentale au sujet de la République de Corée — censée avoir rejoint les rangs des pays avancés —, il les aide à laisser derrière eux leur peine et leur honte pour se tourner vers l’avenir. Et de fait, la phrase « c’est quelque chose qui n’aurait pas dû se passer en Corée » a pu être entendue sur les lèvres d’un grand nombre des membres des familles des victimes.

  • [23.05.2014]

Spécialiste de l’économie politique et de l’histoire de l’Asie, écrivain. Né à Séoul (Corée du Sud). Titulaire d’un doctorat d’économie politique comparée du Massachusetts Institute of Technology. A enseigné dans divers établissements, notamment comme maître de conférences à l’Université des sciences et de la technologie de Hongkong, conférencier à la Banque populaire de Chine, chargé de recherche à l’Université Hitotsubashi et chargé de recherche étranger au Centre international de recherche pour les études japonaises. Chercheur à l’Université Kyoto Sangyo depuis 2014. A publié divers ouvrages au Japon, dont Takeshima mitsuyaku (Le pacte secret de Talashima, 2008). Travaille actuellement à la rédaction d’un ouvrage intitulé Nikkan kankei no genshô to shinri : 1965-2015 (Les relations nippo-coréennes entre 1965 et 2015 : phénomène et psychologie).

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