Un Japon décevant, voilà ce qui a porté le succès des AKB48

Mamiya Jun [Profil]

[06.06.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La déroute du Parti Démocrate a rendu mon projet « La politique selon AKB48 » inutile !

Il y a deux ans exactement, la majorité formée par le Parti Démocrate était moribonde. J’étais à cette époque responsable éditorial dans une maison d’édition et je discutais, avec le président d’une université publique également connu comme sociologue et politologue, et un critique connu, d’un projet d’ouvrage que nous envisagions de publier.

Le thème en aurait été « la politique japonaise en décrépitude ». Et ce jour-là, tous les trois, nous parlions des « élections générales » qui avaient eu lieu peu avant (le 6 juin 2012) au sein du groupe pop féminin AKB48(*1). En effet, dans ce groupe, régulièrement et chaque fois qu’une nouvelle chanson est lancée, c’est par un vote de tous les membres du groupe que se fixe la position de chacune sur scène.

La discussion a dévié assez loin de son sujet d’origine, mais nous en sommes arrivés à la conclusion que « les AKB48 sont bien meilleures pour faire de la politique que les politiciens japonais ».

Et nous avons même trouvé un titre de travail à notre projet : « La politique selon AKB48 ». Mais les élections générales (les vraies), eurent lieu à la fin de cette année-là, redonnant la majorité au Parti Libéral Démocrate. Un nouveau gouvernement fut constitué autour de M. Abe Shinzô, qui fit retrouver une certaine performance à la politique japonaise. Ce qui ôta toute pertinence à notre projet de livre, qui fut donc annulé.

Un incident commis par un voyou leur fait accéder au rang de « stars divinisées »

Deux membres et un employé d’AKB48 ont été attaqués et blessés par un voyou le 25 mai 2014 lors d’un bain de foule organisé pour elles dans la préfecture d’Iwate.

Cela est navrant à dire pour ceux qui en sont les victimes, mais les incidents visant des artistes ou des personnalités exposées aux médias, perpétrés par des inconnus ne sont pas rares. L’assassinat de John Lennon est évidemment le plus célèbre de ces incidents.  Au Japon également, on se rappelle le cas de Misora Hibari (véritable gloire nationale de la chanson populaire) aspergée d’acide chlorhydrique sur scène lors d’un spectacle (1957), et de Matsuda Seiko frappée avec un tube en fer par un spectateur (1983). Quant aux ennuis moins importants, ils sont tellement nombreux qu’on ne saurait les compter.

Je ne saurais émettre de commentaire concernant l’hypertrophie de l’image de ces « stars » dans le paysage mental de ces voyous, cela relève plus de la psychologie criminelle. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est que cet événement fait entrer AKB48 au club des stars divinisées en compagnie de John Lennon, Misora Hibari et Matsuda Seiko. D’ailleurs, AKB48 a toujours insisté sur sa proximité avec ses fans.

Le concept : se montrer en train de toujours grandir

Depuis sa formation en 2005, le groupe AKB48 opère à partir de sa base, une salle de concert dans le quartier pop de Tokyo : Akihabara. Elles vendent leur concept de lycéennes ordinaires, recrutées sur auditions, lors d’événements de proximités avec leurs fans, pour qui elles sont des « idoles à qui on va rendre visite ». Le groupe compte au total maintenant plus de 100 membres, réparties en plusieurs sous-groupes. Ce qui peut paraître à priori totalement contradictoire avec l’idée de starification. C’est autour de 2008 que les ventes de CD ont commencé à faire un bond en avant.

Pour de nombreux critiques, la raison de leur popularité tient au fait que leurs chansons anticipent la mode et le climat social. En ce qui me concerne, j’ai un point de vue différent. Je vois que les AKB48 sont organisées selon des règles qui apparaissent comme une caricature de l’organisation sociale du monde réel. Recrutées par audition, elles ne peuvent ensuite que compter sur leurs propres forces pour gravir les échelons de leur groupe. Car à chaque nouvelle chanson, toute la hiérarchie est remise en question lors de leurs « élections générales ». C’est le fait de se montrer toujours progressant, toujours en train de grandir, qui fait selon moi leur succès.

La popularité des AKB, un « miroir réfléchissant » de ce qui manque au Japon

Ce qui caractérise les AKB48, c’est un système de promotion au mérite qui prend la forme d’« élections » par un vote de popularité, une mise en scène très élaborée des répétitions et de tout le travail et la présentation des efforts accomplis en coulisse et hors spectacle, une socialité totale avec les événements de proximités pour remercier les fans, comme les événements « poignées de main ».

Quel contraste avec les politiciens japonais, élus pour des raisons très éloignées de leurs capacités réelles, bien souvent par hérédité, étant fils ou petits fils de politiciens, sans véritable formation politique professionnelle, sans réelle expérience de la société réelle.

Telle était du moins notre conclusion ce soir-là, il y a deux ans… À la même époque, un commentateur politique, disant tout haut ce que beaucoup de gens pensaient, en particulier parmi les journalistes et les penseurs, avait déclaré lors d’une fête avec un de mes amis : « Je préférerai aller voir le concert des AKB48 plutôt que d’aller voir les politiciens à Nagatachô ».

Et pourquoi ? Pour beaucoup de Japonais, l’identité d’AKB48 repose sur une esthétique qui date de l’époque où la société japonaise était pleine de santé et d’énergie.

Or, si ces valeurs étaient les valeurs de base de la société japonaise, elles ne seraient pas aujourd’hui chargées d’autant de nostalgie.

Mais s’agit-il de valeurs que nous avons réellement perdues ? Existaient-elles même réellement ? À quoi cela sert-il de suivre les tendances d’une « qualité esthétique » qui manque de réalité ? N’était-ce pas notre déception devant l’évolution de la société japonaise, notre déception en particulier de la faible valeur de l’élite politique et sociale de ce pays qui nous attirait dans les AKB48 ?

Peut-être ne s’agit-il que d’une coïncidence, mais la popularité des AKB48 a fortement augmenté justement dans les premiers temps d’instabilité du Japon, pris dans la crise mondiale, à la fin de l’administration Koizumi. En outre, la deuxième administration Abe a réussi à améliorer la performance du Japon en annonçant clairement ses intentions pour un retour aux valeurs conservatrices.

Les phénomènes sociaux qui s’enchaînent les uns après les autres autour des AKB48 correspondent à mon sens essentiellement à ce contexte.

(D’après un texte original en japonais du 27 mai 2014. Photograpghie de titre : 29 mars 2014, Jiji Press)

(*1) ^ AKB48 est un groupe féminin de J-pop créé en 2005, composé à l’origine de 48 chanteuses et danseuses (aujourd’hui plus de 100) divisées en plusieurs sous-groupes appelés « teams ». La position de leader de chaque team et la position centrale sur scène et lors de leurs émissions de télé est fixée par un vote des fans sur les réseaux sociaux.

  • [06.06.2014]

Né en 1959 à Osaka. A été membre du comité de rédaction de nippon.com, avant de devenir le directeur éditorial de celui-ci entre avril 2014 et décembre 2015. Ancien rédacteur en chef du magazine Kinyû Bijiness et de la revue Chûo Kôron.

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