Les mots d’origine étrangère, une menace pour la langue japonaise ?

Ehab Ahmed Ebeid [Profil]

[26.06.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية | Русский |

Un jour où je me rendais au travail en train, j’ai entendu par hasard un collégien japonais lancer à son camarade : « Dis, tes vêtements… ils font très nostalgique ! » Il avait utilisé le mot d’origine anglaise « nostalgic », qui se prononce en japonais nosutarujikku. Je me suis alors demandé si des gens aussi jeunes qu’eux connaissaient vraiment la signification du mot « nostalgie »…

Nous entendons et voyons des mots d’origine étrangère partout au Japon. Leur usage courant sur la chaine de télévision NHK a même poussé en 2013 un téléspectateur de 71 ans à réclamer des dédommagements en raison du stress psychologique provoqué par cet emploi, démesuré selon lui, de termes anglais. En effet, incapable de comprendre des mots d’emprunt comme risk (« risque »), care (« soins ») ou trouble (« problème ») ou encore concierge, il avait des difficultés à saisir le contenu de certaines émissions.

Un déluge de mots étrangers

Autrefois, beaucoup de termes étaient empruntés au portugais ou à l’allemand. Ce sont néanmoins les mots anglais qui représentent désormais la vaste majorité des mots étrangers. Certains d’entre eux changent même de sens lorsqu’ils sont adaptés en japonais ! Prenons par exemple le mot anglais « smart » (en français, « intelligent » ou « élégant »). Adapté en japonais, il se prononce sumâto et signifie « mince ». Un autre exemple : la fraise se dit ichigo en japonais. Mais si l’on veut parler du goût d’une glace ou d’un chewing-gum, il est plus courant alors d’utiliser le mot d’emprunt anglais « strawberry », se prononçant sutoroberi.

Je ne vois pas d’inconvénient à utiliser des mots d’origine étrangère lorsque aucun équivalent n’existe dans la langue japonaise. Par contre, il me semble parfaitement inutile de rajouter de nouveaux mots s’il existe déjà un terme japonais adéquat.

Actuellement, la langue japonaise se compose de 33 % de mots d’origine japonaise, wago, de 49 % de mots d’origine chinoise, kango, et de 18 % de mots d’origine étrangère, gairaigo. Ces gairaigo comprennent les mots d’origine mélangée ainsi que le « pseudo-anglais » (wasei eigo), des mots créés par les Japonais, assimilables à de l’anglais, mais qui n’existent pas en langue anglaise. Les mots d’origine étrangère s’invitent dans la langue japonaise dans tous les domaines et par tous les biais, de l’argot d’Internet aux titres de films. Je ne peux nier que ces nouveaux termes peuvent être une source d’enrichissement du japonais. Ce qui me préoccupe, c’est le risque de leur surutilisation, qui pourrait conduire à la disparition de mots ou d’expressions japonaises.

Les mots d’origine étrangère ont-ils plus de valeur ?

Les plantes ou les poissons venus de l’étranger qui menacent la flore et la faune locales sont couramment appelés des « espèces envahissantes ». Les mots d’emprunt, bien qu’ils soient l’équivalent linguistique de ces espèces invasives, ne s’accompagnent pas de la même connotation inquiétante.

Sont-ils si cool et raffinés que ça, ces mots d’emprunt ? Les employer nous rend-il plus importants ? Faut-il avoir honte de la langue japonaise ? En 2002, l’Institut national de la langue japonaise et de la linguistique a mis en place un comité des mots d’origine étrangère, qui a proposé de remplacer 176 mots étrangers difficiles à comprendre par des termes japonais et leur explication. Cette initiative a malheureusement reçu un accueil plus que mitigé.

Dans la sixième édition du Kôjien, le dictionnaire de référence de la langue japonaise, figurent 240 000 mots. La maison d’édition Sanseidô a publié quant à elle le Consice katakanago jiten, un dictionnaire de mots en katakana (le syllabaire japonais utilisé pour écrire les termes d’origine étrangère) comptant 56 300 entrées, dont 8 200 sont des abréviations basées sur l’alphabet romain. On peut en conclure qu’environ un mot sur cinq viendrait alors de l’étranger : oui, la langue japonaise est en pleine métamorphose.

Bien que je sois un fervent passionné de cette langue, loin de moi l’idée d’être présomptueux. Je ne me permettrais pas de dire aux Japonais : « Protégez votre langue, coûte que coûte ! » ou « Attention, la langue japonaise va perdre son charme ! » J’aimerais cependant encourager le ministère de l’Éducation nationale à aider les jeunes Japonais, dès le collège, à prendre conscience de l’importance de leur langue. Modifier les manuels scolaires par exemple, serait peut-être nécessaire. J’aimerais également suggérer autre chose : à travers les jeux télévisés comme les quiz, il serait utile de mettre l’accent sur les connaissances linguistiques, par exemple en établissant des épreuves où le candidat doit remplacer un terme en katakana par son équivalent d’origine japonaise. Ces idées pourraient éviter de recourir excessivement aux mots d’emprunt, en laissant s’exprimer toute la beauté de la langue japonaise.

(D’après un texte original en arabe. Photo de titre : le mot d’origine étrangère « smart », tiré du Katakana gairaigo ryakugo jiten, le dictionnaire des katakana et des abréviations.)

  • [26.06.2017]

Né à Gizeh en Egypte en 1970. 1991 : enseignant adjoint du département de littérature japonaise de la Faculté des lettres de l’Université du Caire après l’obtention de son diplôme dans ce même département. Depuis 2011, chef-enseignant de langue étrangère du Centre d’éducation sociale des langues étrangères de l’Université des étudess étrangères de Tokyo. Il compile un dictionnaire et un livre de grammaire arabe en japonais, et de japonais en arabe.

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