La Première Guerre mondiale et la question de la responsabilité dans la guerre

Sven Saaler [Profil]

[21.08.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

La participation active du Japon

La Première Guerre mondiale a éclaté en Europe il y a cent ans cette année. 

Ce conflit a pris son appelation de « Guerre mondiale » après la déclaration de guerre du Japon à l’Allemagne le 23 août 1914, suite à l’entrée en guerre de l’Autriche, de la Serbie, de la Russie, de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni. C’est sans aucun doute la participation du Japon, qui prend place avant que l’Empire ottoman ne participe à la guerre en novembre 1914 et que le conflit ne s’étende jusqu’au Moyen et Proche Orient, qui a donné toute sa signification à cette appelation de « Guerre mondiale ». 

L’Europe a été le principal théâtre de cette Première Guerre mondiale mais le Japon a dépêché des troupes et envoyé des cuirassés en Chine, dans l’Océan Pacifique, en Méditerranée, en Afrique du Sud et en Sibérie entre autres, et a apporté son aide à ses alliés, notamment le Royaume-Uni, la Russie et la France. Il a fourni 500 000 fusils à la Russie en 1915 et 12 contre-torpilleurs à la France en 1917. La fabrication en masse des armes était le symbole de la puissance de production du Japon qui était en plein essor à l’époque. 

En 1917, le commandant en chef de l’armée française, le Maréchal Ferdinand Foch (1851-1929), demande l’envoi de l’armée japonaise en Europe. Le Japon ne souscrit pas à cette requête mais, en revanche, il commence à envoyer des troupes en Sibérie et il intervient dans la guerre civile qui s’intensifie alors en Russie. Des accords sont passés avec les Etats-Unis pour que le Japon envoie 7000 soldats, mais ce seront plus de 70 000 soldats qui seront en définitive déplacés en Sibérie et en Mandchourie du Nord par décision arbitraire des autorités militaires nippones. En d’autres termes, le Japon a participé à la Première Guerre mondiale de manière beaucoup plus active qu’on ne le croit généralement. 

Les débats sur la responsabilité de l’Allemagne dans cette guerre

De nombreuses études ont été publiées récemment sur le rôle que le Japon a joué dans cette guerre et sur la signification historique de sa participation à la Première Guerre mondiale. 

Par ailleurs, des débats passionnés ont actuellement lieu en Europe pour savoir quel pays portait la responsabilité de cette guerre au vu du contexte ayant mené à l’éclatement du premier conflit mondial. Après guerre, l’entière responsabilité du conflit a été rejetée sur l’Allemagne et ce fait a même été mentionné dans le Traité de Versailles, qui fut le premier traité de paix à indiquer clairement où se trouvait la responsabilité de la guerre et fut violemment critiqué à ce titre par l’Allemagne. 

Après la Seconde Guerre mondiale également, la question de savoir où se trouvait la responsabilité de la Première Guerre mondiale s’est poursuivie en Allemagne notamment. L’opinion selon laquelle il n’était pas juste de faire porter l’entière responsabilité de la Première Guerre mondiale uniquement à l’Allemagne, et que cette responsabilité tirait peut-être ses origines de la complexité du réseau des alliances en Europe à cette époque, a continué à circuler même après 1945. Cependant, dans les années 1960, l’historien Fritz Fischer (1908-1999) insiste sur l’attribution de la responsabilité de la guerre à l’Empire allemand. En fonction de cette célèbre controverse, c’est l’opinion selon laquelle l’entière responsabilité de la Première Guerre mondiale incombait à l’Allemagne qui est devenue dominante par la suite.      

Un livre qui jette un pavé dans la mare

Un livre capable de renverser cette affirmation a été publié en 2013. Il s’agit de l’ouvrage « Les somnanbules », rédigé par un historien de l’Université d’Oxford, Christopher Clark. Le livre a été très remarqué dans toute l’Europe mais les opinions à son propos se sont divisées en Allemagne.

D’après Clark, les personnages qui ont inconsciemment suscité le premier conflit mondial sont Raymond Poincaré, président de la République Française, Sergei Sazonov, ministre des Affaires étrangères de la Russie et Alexandre Izvolski, ambassadeur de Russie en France. Par rapport à cette affirmation, certains sont d’avis qu’il n’est pas souhaitable de relativiser la responsabilité de l’Allemagne, alors que d’autres mettent en doute la méthode scientifique de Clark. Certaines critiques vont même jusqu’à affirmer que la thèse de l’historien ne se tient pas.   

Mais, si l’on ne peut nier que le titre donne l’impression de minimiser la responsabilité de l’Allemagne, on s’aperçoit, à la lecture de ce livre, que son contenu n’a curieusement rien d’un « plaidoyer pour l’acquittement de l’Allemagne ». Le terme « somnanbules » est certainement choquant comme titre, mais la recherche des termes sur la version électronique montre qu’il n’apparaît qu’une seule fois dans la partie finale de l’ouvrage. En définitive, pour ce qui est de la Première Guerre mondiale, corriger l’interprétation selon laquelle l’Allemagne porte la responsabilité du conflit qui a prévalu pendant de longues années jusqu’à nos jours, reste encore sans aucun doute une tâche des plus ardues. 

(D’après un texte original en japonais du 10 juillet 2014)

  • [21.08.2014]

Chargé de cours d’histoire du Japon moderne à l’Université Sophia et représentant au Japon de la Fondation Friedrich Ebert. Auteur de nombreux ouvrages dont Politics, Memory and Public Opinion (Politique, mémoire et opinion publique, Iudicium, 2005) ; Pan-Asianism in Modern Japanese History (Le pan-asiatisme dans l’histoire du Japon moderne, Routledge, 2007), en co-édition avec J. Victor Koschmann ; The Power of Memory in Modern Japan (Le pouvoir de la mémoire dans le Japon moderne, Global Oriental, 2008), avec Wolfgang Schwentker ; et Pan-Asianism: A Documentary History (Histoire en forme de documentaire du pan-asiatisme, Rowman & Littlefield, 2011), avec Christopher W. A. Szpilman. Sven Saaler est aussi co-auteur d’Impressions of an Imperial Envoy. Karl von Eisendecher in Meiji Japan (Souvenirs d’un messager impérial : Karl von Eisendecher et le Japon de l’époque Meiji), un ouvrage publié en allemand et en japonais en 2007,  ainsi que de Under Eagle Eyes: Lithographs, Drawings and Photographs from the Prussian Expedition to Japan, 1860-61 (Le regard de l’aigle : lithographies, dessins et photographies de l’expédition prussienne au Japon de 1860-1861), publié en 2011 en allemand, en anglais et en japonais.

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