Choses pensées pendant un été au milieu des rizières au Japon
Pour l’avenir des relations russo-japonaises

Vasily Molodyakov [Profil]

[28.10.2014] Autres langues : 日本語 | Русский |

J’ai passé mes vacances cet été à Akita, sur la côte de la mer du Japon. Libéré de mon travail et d’un quotidien usant pour mes nerfs, je n’ai ni écrit, ni lu, mais beaucoup réfléchi.

Tous les jours, je pédalais à travers les rizières qui s’étendaient à perte de vue et commençaient à virer au jaune, en allant vers les collines qui se dessinaient à l’horizon. J’avais l’impression que faire du vélo m’aidait à mettre de l’ordre dans mes idées.

Je me suis rendu que la vision des rizières et des collines éveillait naturellement en moi des pensées vertueuses, comme la paix et l’harmonie, l’amitié, ou la compréhension mutuelle. Elle me faisait aussi prendre garde à ne pas écraser les lézards et les sauterelles sur ma route.

Séjourner dans un village japonais en été apporte sérénité et gentillesse. C’est autant plus vrai  que j’étais en vacances. Les idées qui me venaient pendant que je pédalais m’amenaient à sourire et à saluer tous les gens que je croisais. Ils me répondaient tout aussi aimablement, comme si nous étions des amis de longue date. Dans un village, tout le monde connaît tout le monde.

Les relations russo-japonaises ne sont certainement pas mauvaises

Je n’ai pas travaillé mais je me suis tenu au courant de l’actualité grâce à Internet. Elle n’était pas de nature à me réjouir : conflits armés, bombardements, sanctions, vengeances, reproches, protestations… La haine entraînait la haine à cause de la propagande déversée de toute part. Rien à voir avec la sérénité des rizières, des collines vertes, et des aimables villageois.

Les relations russo-japonaises aujourd’hui ne fourniraient-elles pas matière à se réjouir dans un contexte international affligeant ? Immédiatement après le déclenchement de la crise ukrainienne, il était évident que le poulet à la Kiev ne convenait pas à la bouche du premier ministre Abe Shinzô, ni à celle de ses ministres ou de ses diplomates. Mais le gouvernement de M. Abe a dès ses débuts posé l’établissement de bonnes relations avec la Russie comme étant un de ses objectifs. Il a même précisé que la question des Territoires du Nord ne serait pas oubliée (impossible en effet de mentionner les relations entre les deux pays sans parler d’elle) mais que la relation bilatérale ne devait pas non plus se limiter à elle.

Il existe entre la Russie et le Japon une quantité extraordinaire d’intérêts communs, et que les politiciens et les journalistes, et même les oisifs à faire y trouvent matière à discuter. Mais si parler peut satisfaire certain, cela ne suffit en réalité pas du tout. Il faut agir. Le premier ministre et son gouvernement ont réellement essayé de le faire, mais le déclenchement de la crise ukrainienne a été une surprise désagréable.

Devenir un intermédiaire entre la Russie, les États-Unis et l’Europe

De tous les pays du G7, le Japon est celui qui est le plus éloigné de l’Ukraine. Il n’y a pas au Japon de communauté ukrainienne comme c’est le cas aux États-Unis ou au Canada. Mais il est clair que le gouvernement japonais ne soutient ni la ligne politique ni les actions de son homologue russe.

Le gouvernement japonais et son ministère des Affaires étrangères ne pourraient-ils cependant pas jouer le rôle d’intermédiaire entre la Russie d’une part, et les États-Unis et l’Union européenne de l’autre ? Assumer ce rôle impliquerait une lourde responsabilité et serait tout sauf aisé. Le Japon devrait faire preuve d’individualisme, de volonté et de courage politique, toutes choses qui seraient un plus pour le Japon dans le monde. Rien ne garantit qu’il réussirait mais même un échec ne lui ferait pas faire perdre la face. Une de mes connaissances japonaises m’a dit autrefois qu’il ne fallait pas considérer l’échec d’un effort sincère comme une défaite.

La probabilité que le Japon assume un tel rôle est extrêmement basse. Il a en effet annoncé qu’il participerait aux sanctions contre la Russie. Toute la question était de définir leur portée, et de comprendre au nom de quelle propagande elles étaient appliquées. Le Japon les a prises parce que les États-Unis et l’Union européenne le souhaitaient. Mais il a aussi veillé à ce qu’elles soient les plus légères possible, afin de ne pas susciter le courroux de la Russie ni la blesser. C’est évidemment une bonne chose pour les deux pays.

Il y a dans les relations russo-japonaises des problèmes variés, importants ou mineurs, en quantité suffisante pour fournir du travail à des diplomates, des parlementaires, des analystes ou des journalistes. Est-ce nécessaire d’en ajouter un à la liste ? Ne serait-ce pas mieux de garantir du travail aux gens qui ont envie de travailler à l’amélioration de la compréhension mutuelle et de la coopération entre la Russie et le Japon, de l’amitié entre les deux pays ? Je suis sûr qu’ils sont nombreux, et j’en fais partie.

Voilà à peu près les réflexions qui me sont venues cet été en faisant du vélo au milieu des rizières d’Akita. Je m’arrêtai à chaque sanctuaire shintô que je voyais et je m’y recueillais, pour remercier les dieux de cette magnifique région bénie par eux.

(D’après un texte original en russe du 30 septembre 2014.)

  • [28.10.2014]

Professeur et chercheur à l’Université Takushoku, né en 1968 à Moscou. Après des études à l’Université d’État de Moscou où il termine son doctorat d’histoire en 1996, il obtient en 2002 un deuxième doctorat en sociologie internationale à l’Université de Tokyo, puis un troisième en sciences politiques à nouveau à l’Université d’État de Moscou en 2004. Chercheur invité au centre de recherches en sociologie de l’université de Tokyo en 2000-2001, il devient à partir de 2003 chercheur au centre de recherche sur la civilisation japonaise de l’université Takushoku où il est nommé professeur en 2012. Auteur d’une trentaine d’ouvrages en langue russe, dont quinze traitent du Japon, il aussi écrit deux livres en japonais, Gotô Shimpei et l’histoire des relations russo-japonaises, en 2009, et La Russie du japonisme, en 2011. Il a rédigé plus d’une cinquantaine d’articles en japonais.

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