Le mythe de l’amitié virile dans le cinéma d’action japonais
Hommage à Takakura Ken et Sugawara Bunta

Yomota Inuhiko [Profil]

[26.01.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Novembre 2014 : disparition de deux géants du cinéma d’action japonais

Le mois de novembre 2014 a coïncidé avec une double disparition, celle de Takakura Ken (1931-2014) et Sugawara Bunta (1933-2014), deux monstres sacrés du cinéma japonais. Ce phénomène relativement courant est d’autant plus troublant quand il concerne deux individus extrêmement proches dont les personnalités très contrastées s’éclairent l’une l’autre. Lorsque l’un d’entre eux meurt, l’autre ne tarde pas à le suivre dans la tombe, comme si le premier avait attiré le second à sa suite. C’est ce qui s’est passé, par exemple, dans le cas des cinéastes Ôshima Nagisa (1932- 2013), l’auteur de Furyo (1983), et Wakamatsu Kôji (1936-2012), le réalisateur des films Les Anges violés (1967), Sex Jack (1970), présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en 1971, et Le Soldat dieu (2010). Wakamatsu Kôji, qui n’a jamais cessé de dénoncer l’hypocrisie de la société japonaise de l’après-guerre tout au long de sa carrière, est mort le 17 octobre 2012, à la suite d’un accident de la circulation. Ôshima Nagisa a pour sa part succombé à une infection pulmonaire le 15 janvier 2013, moins de trois mois plus tard. Trente-sept ans auparavant, les deux hommes avaient étroitement collaboré – Ôshima Nagisa en tant que réalisateur et Wakamatsu Kôji en tant que producteur – dans le cadre de L’Empire des sens, un film présenté en 1976 à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, qui a profondément marqué l’histoire du cinéma.

Cet étrange phénomène s’est à nouveau produit au mois de novembre dernier, avec la disparition, à quelques jours d’intervalle, de Takakura Ken, le 10, et de Sugawara Bunta, le 28. Les deux acteurs, qui avaient à peine deux ans d’écart, ont interprété toutes sortes de personnages au cours de leur longue carrière de près d’un demi-siècle. Mais c’est dans les rôles de hors la loi qu’ils ont, l’un comme l’autre, donné pleinement la mesure de leur talent. Ils ont tous les deux tourné durant des années en exclusivité pour les studios Tôei, dans des films où ils ont incarné des repris de justice et des mafieux (yakuza). Cependant, Takakura Ken et Sugawara Bunta ont eu un parcours très différent. Le premier est en effet devenu rapidement une vedette du grand écran, alors que le second a dû se contenter pendant longtemps de petits rôles avant d’accéder au rang de star.

Le mythe de l’amitié virile

Quand je pense à Takakura Ken, une scène me revient immédiatement à l’esprit. Elle se trouve dans Shôwa zankyôden : shinde moraimasu (Histoires brutales et chevaleresques de l’ère Shôwa : tu dois mourir, 1970), un film de Makino Masahiro (1908-1993). L’action se situe dans la « ville basse » (shita-machi) de Tokyo, à la fin des années 1920. Hanada Hidejirô, le héros incarné par Takakura Ken, est un ex-yakuza vêtu d’une tenue traditionnelle japonaise. Écœuré par les comportements inqualifiables de son ancien chef de clan (oyabun), il a décidé de le tuer. Au moment où il arrive près d’un pont, il tombe sur son ami cuisinier Kazama Jûkichi, interprété par l’acteur Ikebe Ryô (1918-2010), qui est à la recherche du même chef de clan. Mais si Hanada Hidejirô, alias Takakura Ken, est motivé par le code de l’honneur propre aux yakuza, Kazama Jûkichi est, quant à lui, animé par un profond désespoir.

Hanada Hidejirô demande à Kazama Jûkichi de renoncer à son projet parce qu’il n’est pas un yakuza doublé d’un repris de justice comme lui. Kazama Jûkichi insiste cependant pour l’accompagner, par sentiment du devoir. Gros plans successifs sur le visage des deux hommes. On les voit ensuite s’éloigner ensemble, sans rien dire. Avec en fond sonore, la chanson qui sert de thème au film, « Quand il faut choisir entre le devoir et les sentiments … ».

Lorsque Shôwa zankyôden : shinde moraimasu est sorti sur les écrans, les spectateurs ont réagi à cette scène en criant « Ken-san ! » comme s’ils assistaient à une représentation de kabuki où la coutume veut que l’on interpelle les acteurs aux moment cruciaux de la pièce.

Pour présenter Sugawara Bunta et montrer en quoi il diffère de Takakura Ken, je ferai référence à un autre film. Il s’agit de Chizome no daimon (Le Blason ensanglanté, 1970) de Fukasaku Kinji (1930-2003). L’acteur joue le rôle de Gunji Kensaku, un yakuza ambitieux issu des faubourgs misérables de Yokohama, au moment de l’après-guerre. Contrairement à Hanada Hidejirô, le héros incarné par Takakura Ken dans Shôwa zankyôden, Gunji Kensaku  n’a que faire du code de l’honneur traditionnel des yakuza. Pour étendre son territoire et s’enrichir, il n’hésite ni à trahir les membres de son clan ni à se salir les mains. Il finit par se laisser entraîner dans un projet impliquant la destruction du quartier misérable où il a grandi. Il reste sourd aux supplications des pauvres gens qui y vivent et encourage la construction d’un complexe industriel à cet emplacement. « Les yakuza ont toujours eu les mains sales. Pour rester en vie, il faut accepter de se salir les mains », dit-il pour se justifier.

Mais ceci n’empêche pas Gunji Kensaku de se faire rouler par l’entrepreneur à l’origine du projet. Celui-ci le laisse en effet lamentablement tomber une fois qu’il a obtenu de lui ce qu’il voulait. Le vieux quartier de Yokohama est rasé et les gens que Gunji Kensaku a trahis ne veulent plus entendre parler de lui. Un de ses acolytes, lui aussi yakuza, décide de se venger en tuant celui qui les a bernés. Mais il échoue et se suicide en se mordant la langue. Gunji Kensaku va chercher le corps. Et quand il est confronté à son ennemi, il s’écrie « Il n’est pas mort pour son clan mais pour ce quartier dans lequel nous sommes nés ».

  • [26.01.2015]

Né en 1953. Critique spécialiste de cinéma, de littérature comparée, de musique, d’urbanisme et de cuisine. Titulaire d’un mastère de littérature comparée de l’Université de Tokyo. A été professeur invité et chercheur, entre autres, à l’Université Konkuk de Séoul, en Corée du Sud, à l’Université Columbia de New York, à l’Université de Bologne, en Italie, et à l’Université de Tel Aviv, en Israël. A été également professeur au Japon, à l’Université Tôyô et à l’Université Meiji Gakuin, où il a enseigné l’histoire du cinéma et la littérature comparée. Auteur de très nombreux ouvrages dont Ôshima Nagisa et le Japon (2010), Luis Buñuel (2013) et Cent dix ans de cinéma japonais (2014). A traduit en japonais des œuvres d’Edward Saïd, Mahmoud Darwish, Paul Bowles, Peter Brooks et Pier Paolo Pasolini. Lauréat du Prix de la culture et des arts décerné en 2014 par le ministère japonais de l’Education, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie.

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