Attaque terroriste contre Charlie Hebdo : le Japon ne peut rester indifférent

Sakai Kazunari [Profil]

[16.02.2015] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL |

Une confrontation de plus en plus complexe

Le 7 janvier 2015, l’attaque contre Charlie Hebdo a fait trembler la France et le monde entier. On peut voir dans cet incident une résurgence violente de la confrontation entre liberté d’expression et fondamentalisme islamique, suscitée en 2005 par la publication de caricatures de Mahomet dans le journal danois Jyllands-Posten.

On retrouve ici la même configuration : un média attaché à sa liberté d’expression confronté à une opposition exprimée par la violence. Après les attentats, la France et l’Occident se sont soudés dans la lutte contre le terrorisme et pour la protection de la liberté d’expression et d’opinion ; la marche organisée le 11 janvier à Paris a rassemblé plusieurs millions de manifestants, ainsi que 50 chefs d’État et leaders de nombreux pays, européens notamment.

Tandis que les gouvernements français et occidentaux prenaient la défense de Charlie Hebdo en opposant liberté d’expression et violence, la population s’attachait davantage à un clivage entre la communauté musulmane et non musulmane, et réclamait, face à l’antisémitisme et au racisme, l’égalité par-delà les différences de culte, d’ethnie et de race. On constate un glissement du débat, signe que cet incident a réveillé certaines inquiétudes présentes dans la société.

Dans une perspective plus large, les affrontements liés à des divergences de points de vue et le délitement des communautés se généralise au niveau mondial. En particulier, tandis que des manifestations anti-islam et anti-immigration avaient lieu dans d’autres pays européens, comme en Allemagne, des manifestations contre les médias occidentaux, Charlie Hebdo en tête, pour leurs satires de la religion musulmane considérées insultantes, et des flambées de violence secouaient le Moyen-Orient et l’Afrique, au Liban ou au Niger par exemple.

Ce contexte de confrontation a rapidement donné lieu à la recherche d’une réponse politique. Le pape François a tout d’abord fermement condamné les violences, affirmant qu’« on ne peut faire la guerre ou tuer au nom de sa propre religion », ou que « tuer au nom de Dieu était une aberration », avant de rappeler que « la liberté d’expression aussi a des limites » et de critiquer le manque de retenue des médias occidentaux. François Hollande a pour sa part déclaré que « les musulmans sont les premières victimes du fanatisme » et il a appelé à une « unité par-delà les frontières de la religion».

Les racines du mal terroriste

Du côté des terroristes, on devine en toile de fond la colère suscitée, depuis les « printemps arabes », par la transformation des mouvements pro-démocratie en guerre civile qui font de nombreuses victimes musulmanes en Libye, en Irak et en Syrie, ainsi que par l’ingérence armée des nations occidentales sous prétexte de soutien à la démocratisation. Dans le cas de la France, l’interventionnisme du gouvernement Hollande, depuis son arrivée au pouvoir en 2012, dans le pourtour de la Méditerranée n’y est pas étranger.

Bien entendu, il faut éviter tout amalgame malvenu entre islam et terrorisme. On constate, à travers l’attentat contre Charlie Hebdo, que les membres de certaines organisations extrémistes comme Al-Qaïda ou Daech approchent des jeunes des sociétés occidentales, frustrés dans leurs attentes, étendent leur emprise sur eux et les poussent à passer à l’action.

Cependant, encore plus important est le fait que la motivation des individus et des organisations qui prônent le passage à l’acte terroriste puise sa source, au sens large, dans l’effondrement de l’ordre établi par la guerre froide et l’apparition de la dichotomie globale entre dominants et dominés qui lui a succédé. Si l’on revient sur l’émergence de Daech, à partir d’Al-Qaïda, on note une particularité : la présence de nombreux membres d’origine européenne. Incapables, pour de multiples raisons – pas nécessairement liées à la pauvreté ou à la religion – de trouver leur place dans la société européenne où ils sont nés et ont grandi, ils finissent par être marginalisés.

Dépourvus des moyens d’exprimer clairement leurs revendications à la société, lorsqu’ils sont approchés par une organisation islamique radicale, ils s’identifient à cette idéologie et sombrent dans le terrorisme. On discerne ici de nombreuses similitudes avec l’affaire de la secte Aum Shinrikyô qui a secoué le Japon dans le passé. La religion (et en particulier l’islam) n’a rien à voir avec le fond du problème. La grande majorité des musulmans est au contraire opposée à la violence, et condamne les récentes attaques.

Il existe indéniablement des frictions culturelles et des différences de valeurs, mais il convient avant tout de s’attacher à l’expression du déséquilibre global qui les attise. En d’autres termes, au fait qu’une suprématie de pouvoir au visage militaire et colonial, même s’il reste dans l’ombre, tente d’imposer par la force des valeurs universelles – ce qui est tout du moins perçu comme tel par ceux auxquels ces valeurs sont imposées. Les récentes attaques s’inscrivent dans ce contexte. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la militarisation de la lutte contre le terrorisme entreprise par les États-Unis, le monde est entré dans l’ère de la « guerre contre le terrorisme »(*1). L’hégémonie occidentale s’est renforcée au point que cette logique commence à prévaloir dans le monde entier.

La liberté d’expression et d’opinion ne connaît-elle pas de limites ? Les limites sont, dans les faits, déterminées par la société occidentale. C’est le cas de l’interdiction de l’apologie du nazisme ou des actes terroristes. Il s’agit là encore de jugements portés par les puissants de ce monde ; l’espace public susceptible de donner lieu à des débats constructifs, par-delà les différences entre forts et faibles, n’est-il pas en train de disparaître ?

(*1) ^ Nishitani Osamu, « Koreha “sensou” dewa nai » (Ce n’est pas la “guerre”), Fujiwara Kiichi, éd., Tero go (Après le terrorisme), Iwanami Shoten Publishers, 2002.

  • [16.02.2015]

Né à Tokyo en 1969. Professeur à la faculté d’études interculturelles de l'Université de Kobe. Diplômé du département de français de l’Université de Tokyo des études étrangères (1992). Après avoir obtenu en 1994 un master des études internationales à l'Université de Tokyo des études étrangères, il entame son doctorat à la faculté de sociologie de l'Université Hitotsubashi. Est entré en 1996 au ministère japonais de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie, où il a été chargé des études internationales. A été chercheur invité à l’IEP (Sciences Po) de Paris, ainsi que professeur invité à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense et à l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Auteur de divers ouvrages dont Yôroppa no minzoku tairitsu to kyôsei (Antagonisme et symbiose chez les peuples européens), éditions Ashi shobô, 2008 (nouvelle édition revue et augmentée en 2014).

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