Les inquiétudes des musulmans du Japon

Almoamen Abdalla [Profil]

[27.03.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | Русский |

Le malaise des musulmans du Japon

Pourquoi nous les musulmans devons-nous être traité comme des fanatiques chaque fois qu’il se produit un acte terroriste comme il y en a eu récemment et pourquoi devons-nous fournir des excuses à propos d’actes qui n’ont rien à voir avec notre foi ? Les réponses que nous offrons à ces questions ne peuvent qu’être de ce genre : « l’islam est une religion pacifique. Ces extrémistes et leur violence n’ont rien à faire avec elle. » Je suis sûr de ne pas être le seul à avoir ce sentiment.

 « Pensez-vous que l’attentat contre Charlie Hebdo et l’exécution des otages japonais ont des effets néfastes sur les musulmans qui vivent au Japon ? »

J’ai posé cette question à des coreligionnaires musulmans installés comme moi au Japon, afin de mieux comprendre l’impact de ces actes sur la communauté musulmane au Japon et sur son avenir.

 « On m’a demandé comment je m’appelais, et j’ai hésité à le dire, parce que je ne voulais pas que mon prénom Mohammed fasse immédiatement comprendre que je suis musulman », m’a dit un étudiant âgé de 30 ans.

Un homme de 42 ans, qui travaille dans une société japonaise m’a confié que lorsqu’il avait salué quelqu’un de son quartier qu’il connaît de vue, celui-ci lui avait fait ce commentaire : « L’État islamique (Daech), ça fait peur. Pourvu qu’ils n’arrivent pas jusqu’au Japon ! »

Une vision expéditive sommaire d’une « religion qui n’est pas pacifique »

Il y a aussi des gens qui comme moi ont une vision plus complexe.

 « Ce qui me fait peur, c’est l’impact terrible des stéréotypes. Les êtres humains considèrent souvent le monde à travers leurs stéréotypes. Cela peut arriver aux personnes, et aussi aux pays. Je pense que les récents attentats ont des répercussions sur l’image qu’ont les Japonais des musulmans et des Arabes. »

Les opinions sont partagées. Mais ce qu’elles ont en commun, c’est la crainte plus ou moins forte que la situation actuelle ne renforce l’hostilité et la phobie vis-à-vis de l’islam, et le sentiment que les Japonais ont une perception expéditive de l’islam, qu’ils ne voient pas une « religion pacifique ».

Un point de vue de l’islam qu’il faut faire connaître

Les médias aiment traiter du radicalisme islamique ou encore des progrès du sentiment anti-islam. À la télévision, dans les journaux ou à la radio, l’islam est présenté comme une religion qui fait de la propagande pour une organisation terroriste, à travers le radicalisme islamique, le fondamentalisme, le jihad. Les idées que contient le Coran, qui est l’essence de la pensée islamique, ne sont guère présentées.

Le Coran écrit qu’une vie humaine est égale à la vie de l’humanité toute entière.

Le trente-deuxième verset de la cinquième sourate (Al Maidah) affirme que tuer un homme qui n’a tué personne, qui n’a pas fait le mal, équivaut à tuer l’humanité toute entière, et que sauver une vie humaine équivaut à sauver toute l’humanité.

Il n’y a pas de petit et de grand assassinat. Un seul, peu importe au nom de quelle idéologie, est toujours injustifiable. Mais les médias ne parlent quasiment pas de ce point de vue que l’on trouve dans le Coran et dans l’islam.

D’étranges livres sur l’islam dans les librairies japonaises

Je veux revenir ici sur la définition de ce qu’on entend par stéréotype. On appelle stéréotype une spécificité que l’on croit partagée par toutes les personnes appartenant à une catégorie donnée, (la nationalité, race, ou sexe par exemple).

L’homme est incapable de traiter précisément et rapidement l’énorme quantité d’informations qui envahit son quotidien. Cela le conduit à les appréhender en les rangeant dans des catégories. Il effectue ce tri sur la base des ressemblances et des différences. Le traitement des informations auquel nous procédons est en d’autres termes un mécanisme de reconnaissance par la stéréotypie, qui se fait en outre de manière inconsciente.

Les informations qui conduisent aux stéréotypes ne sont pas seulement celles que rapportent les média comme la télévision. J’ai remarqué ces derniers temps dans plusieurs librairies des tables dédiées aux livres liés à l’État islamique (Daech). C’est parce que ce genre d’ouvrages se vend bien.

Les gens qui passent devant ces tables traitent et reconnaissent simultanément deux informations différentes. La première, c’est que ces êtres masqués à l’aspect terrifiant qui figurent sur la couverture des livres sont des musulmans, et la seconde, que l’islam = « terrifiant », « agressif », « extrémiste ». L’image de la religion islamique qui était déjà mauvaise devient pire encore.

Il existe des comparaisons internationales sur la confiance que l’on accorde dans différents pays (le degré auquel on les croit) à différents types de média. Selon une enquête menée par quatre instituts de recherche japonais et étrangers, dont le japonais Nippon Research Center et l’américain The Gallup Organization, 70 % des Japonais interrogés ont répondu qu’ils faisaient confiance aux médias de masse (télévision, journaux et magazines), la proportion la plus élevée parmi les pays avancés. C’est en Grande-Bretagne que ce pourcentage était le plus bas, avec seulement 14 %, et il se situait entre 20 et 35 % dans les principaux autres pays avancés (Russie comprise).

Pour juger, mieux savoir de quoi on parle

On sait peu que le mot « stéréotype » est relativement récent, et que c’est un journaliste américain, Walter Lippmann l’a lancé.

« Dans la plupart des cas, nous ne regardons pas avant de définir, nous définissons d’abord et regardons ensuite. Dans l’immense chaos bourdonnant du monde extérieur, nous sélectionnons les choses que notre culture a déjà définies pour nous, et nous avons tendance à percevoir ces choses que nous avons sélectionnées dans la forme stéréotypée que leur a donnée notre culture. »

(Walter Lippmann, Public Opinion, 1922)

L’image terrifiante de l’islam qui résulte de l’assassinat des otages japonais et des actions inhumaines de Daech continue à se répandre aujourd’hui. Il est indéniable que la peur de l’islam se généralise aujourd’hui dans la société japonaise, même s’il ne s’agit pas d’islamophobie comme en Europe.

Voilà ce qui pour moi devrait être notre conduite : définir les choses et d’en juger après les avoir regardées, ressenties, après s’être informé à leur sujet, après avoir été en contact avec elles au lieu de commencer par les définir et les juger avant de les considérer.

(D’après un article original en japonais du 26 février 2015. Photo de titre : la mosquée Tokyo Camii à Yoyogi-Uehara)

  • [27.03.2015]

Professeur adjoint au Tôkai Institute of Global Education and Research, né au Caire. Il passe en 2001 sa licence de langue et littérature japonaise à l’Université Gakushûin, où il obtient ensuite son doctorat en linguistique comparée arabe-japonais. Il a enseigné l’arabe dans les cours télévisés de la NHK, où il a aussi travaillé comme interprète des émissions d’Al-Jazira retransmises sur NHK Satellite. Interprète à la télévision pour l’empereur et l’impératrice lors de leurs rencontres avec des chefs d’État arabes en visite au Japon et pour le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, il a aussi servi de conseiller au service culturel de l’Ambassade du Royaume d’Arabie saoudite à Tokyo. Parmi ses livres en langue japonaise figurent Chizu ga yomenai Arabujin, michi wo kikenai Nihonjin (Les Arabes ne savent pas lire les cartes, les Japonais n’osent pas demander leur chemin, éd. Shôgakkan) ou encore Arabiago ga omoshiroi hodo mi ni tsuku hon (Apprendre l’arabe en s’amusant, éd. Chûô Shuppan).

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