La route qui n’a pas été prise

Kent Calder [Profil]

[13.05.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |

Par une froide journée du mois de janvier 1961, il y a de cela plus d’un demi-siècle, quelques minutes avant que John F. Kennedy ne se lève pour prendre la parole, Robert Frost (1874-1963) est devenu la première personne à lire de la poésie lors de l’investiture d’un président des États-Unis. Quatre fois titulaire du prix Pulitzer, Frost est depuis longtemps l’un des poètes préférés des Américains pour son poème immortel « La route qui n’a pas été prise ». Bien des Américains, qui pourtant ne sont pas particulièrement portés sur la poésie, connaissent par cœur le premier et les derniers vers de ce poème : « Deux routes divergeaient dans un bois jaune […] J’ai choisi la moins fréquentée, et c’est ce qui a tout changé. »

Les Américains sont des gens créatifs, individualistes, et c’est une qualité qui leur est chère et qu’ils cultivent. Ce sentiment, à l’évidence, les porte à aimer le poème de Frost « La route qui n’a pas été prise ». Les Américains respectent aussi l’individualisme dans les comportements des autres peuples, dans la mesure où il n’entre pas en conflit avec des valeurs qui leur tiennent à cœur. Toutefois, ils ne s’attendent guère à le voir venir du Japon.

Une facette méconnue de M. Abe

La grande majorité des Américains, les sondages d’opinion sont pratiquement unanimes là-dessus, respectent le Japon, qu’ils considèrent comme un allié loyal. Ils éprouvent beaucoup d’estime pour son aptitude à l’organisation, son sens du sacrifice et sa persévérance. Par contre, ils ne s’attendent guère à entendre quoi que ce soit de nouveau ou de surprenant de sa part, et encore moins de celle de son Premier ministre Abe Shinzô, dont les déclarations précédentes leur ont laissé l’image d’un homme prisonnier du passé.

Peu d’Américains sont avertis de l’originalité, voire de l’éloquence, que M. Abe a pu déployer en d’autres occasions dans les thèmes qu’il abordait. Ils n’ont pas entendu parler du discours, pour lequel il a forgé le concept de monde indo-pacifique, qu’il a prononcé en 2007 devant le parlement indien ; pas plus qu’ils n’ont eu vent de la sensibilité avec laquelle il a évoqué l’an dernier les souvenirs complexes de la guerre du Pacifique devant des parlementaires australiens réunis à Canberra.

L’invitation à s’exprimer le 29 avril devant les membres du Sénat et de la Chambre des représentants des États-Unis constitue pour le Premier ministre à la fois un gigantesque défi et une extraordinaire opportunité, parfaitement emblématiques de « la route qui n’a pas été prise ». M. Abe sera en effet le premier dirigeant japonais à s’exprimer devant une assemblée de ce genre – honneur qui n’est échu ni à son grand-père, Kishi Nobusuke, ni à Koizumi Junichirô, tous deux connus comme de fervents partisans de l’alliance nippo-américaine. Et l’intervention sans précédent de M. Abe coïncidera avec le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ce discours devant le Congrès va sans aucun doute offrir à M. Abe une occasion unique d’aborder les questions relatives à l’histoire qui ont assombri les relations de Tokyo avec les pays d’Asie du Nord-Est et, dans une certaine mesure, avec Washington, tout au long dix dernières années, où l’implication du Japon dans les relations transpacifiques s’est intensifiée.

Les visites de M. Abe en Israël et en Australie, aussi importantes par leur valeur symbolique que par leur retentissement, ajoutées aux conversations d’un caractère plus serein que le Premier ministre a eues à Tokyo avec des personnalités américaines de premier rang, ont dissipé bien des craintes quant à sa position révisionniste sur les questions liées à l’interprétation de l’histoire. Le courant dominant de l’opinion américaine, me semble-t-il, n’attend pas de lui des excuses détaillées sur les points de l’histoire qui continuent de faire l’objet d’un débat virulent. Ce que ce courant attend de lui, en revanche, c’est qu’il manifeste du respect envers les valeurs, telles que les droits de l’homme et la dignité individuelle, qui lui tiennent à cœur, et qu’il ne cherche pas à redéfinir les paramètres de la compréhension de l’histoire auxquels ses prédécesseurs ont souscrit. Compte tenu de la sensibilité à l’histoire dont il a fait preuve dans les propos qu’il a tenus l’an dernier devant le parlement australien, j’espère que M. Abe, conscient du caractère exceptionnel de l’opportunité qui lui est offerte à Washington, redoublera d’efforts pour s’adresser aux Américains d’une façon qui satisfasse concrètement leur sensibilité.

Une occasion de renforcer et d’élargir les relations

Outre le discours du Premier ministre Abe devant le Congrès, sa prochaine visite aux États-Unis offre aux Japon trois occasions supplémentaires de s’engager sur « la route qui n’a pas été prise ». Chacune d’entre elles constituera une opportunité unique, axée à chaque fois sur un thème spécifique, de mettre l’accent sur de nouvelles façons d’approfondir les relations nippo-américaines. En premier lieu, avant même l’arrivée du Premier ministre, il y aura une réunion au format « 2 plus 2 » (les chefs de la diplomatie et de la défense des deux pays) qui doit se tenir à New York le 27 avril sur les questions liées à la sécurité. C’est à cette occasion que vont être rendus publics les nouveaux Principes directeurs nippo-américains en matière de défense, qui pourraient « globaliser » l’alliance et ouvrir de nouveaux horizons pour la coopération transpacifique dans des domaines comme les routes maritimes et la défense anti-missiles. À l’heure où les États-Unis revoient à la baisse l’engagement de leurs forces d’intervention au sol au Moyen-Orient et en Asie centrale, il semble très improbable que Washington ait recours à un accord bilatéral inattendu sur l’importance de la légitime défense collective pour pousser le Japon à engager son armée de terre dans ces régions.

Les discussions au sommet entre le président Barack Obama et le Premier ministre Abe se tiendront le lendemain 28 avril. Elles seront probablement consacrées à des thèmes plus larges, moins centrés sur la défense, au nombre desquels figureront très certainement le Moyen-Orient, les relations avec le Chine et la sécurité cybernétique. Mais le Partenariat transpacifique (TPP) – qui a récemment enregistré des progrès significatifs – occupera une place centrale. La coopération entre les États-Unis et le Japon sur des questions mondiales comme les secours en cas de catastrophe, le réchauffement climatique et la lutte contre le terrorisme – autant de sujets de discussion relativement nouveaux – auront aussi leur place.

Mais la visite de M. Abe ne se cantonnera pas à Washington, et ses déplacements à travers les États-Unis lui fourniront d’autres opportunités d’emprunter « la route qui n’a pas été prise », en développant d’une manière inédite le dialogue avec les citoyens. Jusqu’ici, en fait, l’intervention des dirigeants japonais s’est essentiellement limitée à Washington. Dans la région de Boston, le Premier ministre aura l’occasion de s’adresser à des étudiants et des universitaires. À Los Angeles, il cherchera sans doute à se faire entendre des Américains d’origine japonaise – ce que ses prédécesseurs ont rarement eu l’occasion de faire –, notamment lors de sa visite au Musée national des Nippo-Américains. Dans la Silicon Valley, M. Abe, qui doit rencontrer des entrepreneurs, pourra leur parler de l’innovation technologique, dont l’importance cruciale pour la santé à long terme des relations transpacifiques est trop rarement soulignée.

On voit donc que la visite du Premier ministre Abe aux États-Unis ouvre au Japon des perspectives pour renouveler son approche dans divers domaines : l’interprétation de l’histoire, l’alliance, le partenariat global et les relations de peuple à peuple. La question qui se pose est de savoir si l’Amérique va comprendre les idées nouvelles proposées par M. Abe et y réagir de façon positive. Comme je l’ai souligné dans le volume Asia in Washington que j’ai publié l’an dernier, le renforcement des liens au niveau local avec les États-Unis, par le biais de mécanismes tels que l’augmentation de la représentation japonaise, tant privée que publique, dans notre capitale nationale, doit constituer une importante priorité pour le Japon. Depuis quelques semaines, le Keidanren (fédération des entreprises japonaises) et plusieurs préfectures japonaises ont dores et déjà commencé à prendre des mesures innovantes en ce sens. Les efforts consentis par le Japon dans le domaine de la diplomatie – menée tant par les ONG et les entreprises privées que par le gouvernement – commencent à déboucher sur des initiatives, encouragées par la visite de M. Abe, qui peuvent renforcer de façon significative les liens entre Tokyo et Washington, lesquels ont une importance vitale pour la sécurité, la prospérité et la paix sur l’ensemble de la planète. Pris dans leur ensemble, ils représentent un grand pas créatif sur une route des relations nippo-américaine « qui n’a pas été prise ».

(D’après un original en anglais écrit le 20 avril 2015. La visite officielle du Premier ministre japonais aux États-Unis a été effectuée entre le 26 avril et le 3 mai 2015.)

  • [13.05.2015]

Directeur du Reischauer Center for East Asian Studies de l’Université Harvard et du programme d’études japonaises de l’Université Johns Hopkins de Baltimore, aux États-Unis. Titulaire d’un doctorat de gestion de l’Université Harvard. A enseigné à l’Université Princeton et occupé, entre autres postes, la chaire des études japonaises du Centre pour les études stratégiques internationales (CSIS) dont le siège est à Washington. Auteur de nombreux ouvrages dont les plus récents incluent Pacific Alliance : Reviving US-Japan Relations (2009) et The New Continentalism : Energy and Twenty-First Century Eurasian Geopolitics (2012) et Asia in Washington: Exploring the Penumbra of Transnational Power (2014).

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