La recherche de pointe sur le sommeil
L’orexine, découverte d'une équipe de chercheurs japonais

Tsukasaki Asako [Profil]

[14.10.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Un domaine qui occupe 200 chercheurs dans le monde

« Cette restriction déplorable de la joie de la vie », comme l’appelait Virginia Woolf. Que cela nous plaise ou non, nous passons un tiers de notre vie dans cet état improductif et vulnérable qui se nomme « sommeil ». Le sommeil n’est pas une particularité des mammifères. Les mouches, les vers nématodes dorment aussi. En fait, absolument tous les animaux alternent des phases de veille et de sommeil. Mais pourquoi dormons-nous ? Qu’est-ce que l’envie de dormir ? On dit que celui qui répondrait à ces questions recevrait probablement le Prix Nobel.

Pour s’atteler sérieusement à ce mystère, le professeur Yanagisawa Masashi, de l’Université de Tsukuba, s’est engagé dans l’organisation d’un Institut international de recherches médicales intégrées sur le sommeil (International Institut for Integrative Sleep Medicine, ou IIIS), uniquement consacré à la recherche fondamentale et appliquée sur le sommeil. En 2012, l’institut a été reconnu par le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie comme Pôle de recherches de niveau mondial (WPI), doté d’un budget annuel de recherches de 600 millions de yens pour une période de 10 ans. 200 chercheurs dans le monde entier y sont affiliés.

Il existe déjà de nombreux établissements dédiés au diagnostic ou à la recherche clinique des troubles du sommeil tel le syndrome d’apnée du sommeil, dont de plus en plus de gens souffrent et ont un besoin de traitement urgent. Mais ces établissements ne sont pas nécessairement spécialisés en recherche fondamentale, qui est également indispensable. De ce point de vue, l’IIIS, où l’on traque les secrets du sommeil, est un centre de recherche tout à fait unique au monde.

L’orexine, une substance impliquée dans le passage sommeil / veille

C’est sa découverte de l’orexine, une substance impliquée dans le passage du sommeil à l’état de veille, en 1998, qui a amené le Pr Yanagisawa à s’intéresser sérieusement à la nature du sommeil.

Mode d’action de l’orexine dans le passage Sommeil / Veille

En état de veille, l’orexine active et maintient appuyé le bouton du réveil pour démarrer les activités propres à la phase d’éveil et inhiber celles de la phase de sommeil. En état de sommeil, au contraire, ce sont les fonctions propres au sommeil qui sont en action, les fonctions des cellules productrices d’orexine sont inhibées.

L’orexine est un neurotransmetteur produit dans le cerveau, qui exerce ses effets en s’associant à des protéines réceptrices. Or, si une substance de structure très proche de l’orexine est administrée, celle-ci s’associe aux récepteurs, l’orexine n’a plus nulle part où se fixer, ce qui permet de maintenir le sommeil.

Les laboratoires américains Merck ont développé le somnifère Belsomra® (Suvorexant) sur ce principe des inhibiteurs des récepteurs de l’orexine. Ce médicament est commercialisé au Japon depuis 2014.

De nombreuses personnes dans le monde souffrent d’insomnie. Au début du XXe siècle, les barbituriques sont apparus. Mais ingérés en grande quantité, ce médicament puissant bloquait la respiration, ce qui a engendré de nombreux cas de suicide. Dans la deuxième moitié du siècle dernier, les benzodiazépines, moins dangereux, sont apparus, puis les somnifères non-benzodiazépines.

Professeur Yanagisawa Masashi, de l’Université de Tsukuba.

Néanmoins, les uns comme les autres étaient tous des somnifères qui agissent par blocage forcé d’un neurotransmetteur appelé l’acide γ-aminobutyrique (GABA), lequel a pour fonction d’exciter le cerveau. Le sommeil étant forcé, la qualité du sommeil induit est très éloignée du sommeil naturel, et un syndrome d’accoutumance n’est pas le moindre de leurs inconvénients. Un autre inconvénient majeur était une résistance progressive de l’organisme qui obligeait à augmenter les quantités, avec apparition d’effets secondaires importants, comme la relaxation musculaire et des vertiges.

Pendant longtemps, ces psychotropes furent les seuls moyens d’induire le sommeil. Jusqu’à 2010, où apparut un médicament proche de la mélatonine, une hormone qui régule l’horloge biologique interne. Mais celui-ci requerrait un temps assez long avant de retrouver son rythme de sommeil, l’action était très lente.

Yanagisawa Masashi était encore doctorant à l’Université de Tsukuba quand il découvrit un puissant vasoconstricteur appelé endothéline. Cette découverte ne passa pas inaperçue de Goldstein et Brown, prix Nobel pour leurs recherches sur le cholestérol, qui l’invitèrent alors à les rejoindre à l’Université du Texas en 1991. Son cadet Sakurai Takeshi (actuellement professeur à l’Université de Kanazawa) le rejoignit et c’est ensemble qu’ils découvrirent l’orexine.

  • [14.10.2015]

Journaliste. Après une carrière au Yomiuri Shimbun, elle écrit maintenant principalement sur les domaines de la médecine, des sciences et des technologies. Diplômée du département des sciences de la faculté des arts libéraux de l’International Christian University, Maîtrise de recherche en gestion et d’administration de l'Université de Tsukuba, et Maîtrise de recherche générale en sciences médicales et dentaires de l’Université médicale et dentaire de Tokyo. Chargée de cours invitée de l’Université préfectorale de santé et service social de Kanagawa. Spécialités : politiques médicales, gestion médicale. Principales publications ; Quand les cellules iPS seront-elles mises à la disposition des patients ? (Iwanami Shoten), Des scientifiques japonais tentent le défi de nouveaux médicaments (Kôdansha).

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