La culture, une arme à double tranchant
Attentats de Paris et dissensions au sein de l’Unesco

Sakai Kazunari [Profil]

[04.02.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les attentats en série perpétrés en 2015 à Paris et les différends qui ont opposés le Japon à la Chine et la Corée la même année à propos du patrimoine mondial de l’Unesco ont montré clairement que la culture peut devenir une pomme de discorde entre les nations.

Les idéaux de l’Acte constitutif de l’Unesco

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) a été créée en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pour éviter que ce genre de calamité ne se reproduise. Elle a fait l’objet d’une convention ratifiée par 20 États-membres fondateurs qui déclarent dans son préambule :

« Que, les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ; (…)

Qu’une paix fondée sur les seuls accords économiques et politiques des gouvernements ne saurait entraîner l’adhésion unanime, durable et sincère des peuples et que, par conséquent, cette paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité.

Pour ces motifs, les États signataires de cette Convention, résolus à assurer à tous le plein et égal accès à l’éducation, la libre poursuite de la vérité objective et le libre échange des idées et des connaissances, décident de développer et de multiplier les relations entre leurs peuples en vue de se mieux comprendre et d’acquérir une connaissance plus précise et plus vraie de leurs coutumes respectives.

En conséquence, ils créent par les présentes l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture afin d’atteindre graduellement, par la coopération des nations du monde dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture, les buts de paix internationale et de prospérité commune de l’humanité en vue desquels l’Organisation des Nations Unies a été constituée, et que sa Charte proclame. »

L’idée qui sous-tend la convention de l’Unesco, c’est qu’il ne peut y avoir de véritable paix que par l’intermédiaire de relations culturelles et d’une compréhension mutuelle. Comme l’a souligné l’historien spécialiste de politique étrangère et de défense Maurice Vaïsse, les échanges culturels jouent un « rôle défensif » au niveau international en contribuant à enrayer la détérioration des relations entre les États, quand il y a des tensions.

C’est ainsi que les liens noués à l’occasion des échanges de jeunes organisés entre l’Allemagne et la France à partir des années 1960 ont joué un rôle fondamental dans la réconciliation franco-allemande et que les conflits d’opinions et les frictions qui ont opposés les deux pays par la suite ont eu un effet extrêmement limité sur leurs relations. On pourrait citer bien d’autres exemples de la réussite de cette politique, entre autres celui du Centre de formation des professeurs de japonais (Training Center for Japanese Language Teachers, appelé aussi Ôhira School) qui en favorisant les échanges entre la Chine et le Japon a considérablement renforcé les liens entre les deux États. Cet établissement a été fondé en 1980 – à la suite d’un accord entre le Premier ministre japonais Ôhira Masayoshi (1910-1980) et le président chinois Hua Guofeng (1921-2008), signé en 1979 – puis remplacé en 1985 par le Centre des études japonaises de Beijing (Beijing Center for Japanese Studies).

Mais la culture prend parfois un tout autre visage, comme l’ont montré des événements récents. Par exemple les attentats terroristes de janvier et novembre 2015, à Paris, qui s’inscrivent dans un mouvement de réaction contre les valeurs occidentales. Ou encore les différends sérieux qui ont opposés le Japon avec d’une part la Corée du Sud et de l’autre la Chine à propos de l’inscription de sites et de documents sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco. Dans un cas comme dans l’autre, la culture a en effet été utilisée à des fins politiques et elle a contribué à envenimer des frictions au point de les rendre violentes. Ce qui veut dire qu’elle peut engendrer des conflits, voire des guerres, contrairement aux idéaux définis dans la convention de l’Unesco.

Les différends à propos du patrimoine de l’humanité et la mémoire du monde

En juillet 2015, l’Unesco a décidé d’accepter la proposition du gouvernement japonais d’inscrire un ensemble de sites de la révolution industrielle de Meiji sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Mais auparavant, les autorités sud-coréennes ont manifesté une vive opposition à ce projet en rappelant que des ouvriers ont été emmenés de force de Corée – alors occupée par le Japon – pour travailler dans les installations industrielles japonaises en question. La querelle a été très vive entre Seoul, qui voulait à tout prix que les Japonais reconnaissent qu’ils avaient contraints des Coréens à un « travail forcé », et Tokyo résolu à faire enregistrer ces sites sans faire aucune déclaration de ce genre. Matsuura Kôichirô, qui a été ambassadeur du Japon à Paris de 1994 à 1999 et directeur général de l’Unesco de 1999 à 2009, s’est exprimé à ce sujet en ces termes : « En fait, c’est une question qui devrait relever uniquement de la culture en excluant tout élément politique, mais malheureusement, dans la réalité, il est difficile de faire autrement (Asahi shimbun, 6 juillet 2015). » C’est donc bien la combinaison de facteurs culturels et politiques qui est à l’origine du problème.

Par ailleurs en octobre 2015, l’Unesco a approuvé la candidature chinoise pour l’inscription de documents relatifs au massacre de Nankin de 1937 sur le Registre de la Mémoire du monde. Tokyo a essayé de s’opposer à cette décision parce qu’elle donne une légitimité internationale au point de vue chinois sur l’histoire du conflit qui a opposé la Chine et le Japon entre 1937 et 1945. La signification de ce type de documents doit être clairement établie par des recherches effectuées par des historiens. Mais il n’en reste pas moins que dans ce cas précis, des données historiques d’ordre culturel sont devenues une source de frictions dans le monde politique.

  • [04.02.2016]

Né à Tokyo en 1969. Professeur à la faculté d’études interculturelles de l'Université de Kobe. Diplômé du département de français de l’Université de Tokyo des études étrangères (1992). Après avoir obtenu en 1994 un master des études internationales à l'Université de Tokyo des études étrangères, il entame son doctorat à la faculté de sociologie de l'Université Hitotsubashi. Est entré en 1996 au ministère japonais de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie, où il a été chargé des études internationales. A été chercheur invité à l’IEP (Sciences Po) de Paris, ainsi que professeur invité à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense et à l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Auteur de divers ouvrages dont Yôroppa no minzoku tairitsu to kyôsei (Antagonisme et symbiose chez les peuples européens), éditions Ashi shobô, 2008 (nouvelle édition revue et augmentée en 2014).

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