Les enfants « évaporés » du Japon d’aujourd’hui

Ishikawa Yûki [Profil]

[12.02.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le Japon fait actuellement face à une grave crise de natalité. Or, non seulement il naît de moins en moins d’enfants, mais l’environnement éducatif lui-même est menacé. En particulier on assiste à une multiplication préoccupante des enfants victimes de violences. En 2014, le Centre de protection infantile a répondu à 89 000 cas de violences sur enfants dans tout le pays. Cela représente une multiplication par 80 par rapport à 1990, première année où les statistiques ont été collectées sur ce problème. Les drames dont les médias télévisuels ou la presse se font les échos se suivent les uns après les autres, auxquels il faut ajouter tous ceux qui restent inaperçus. Telle est la problématique des « enfants évaporés ».

Mais où sont-ils passés ?

Le phénomène que je nomme ici « les enfants évaporés » porte officiellement le nom d’« enfants non-localisés ». Pour parler clairement, il s’agit d’enfants qui disparaissent du quartier qu’ils habitaient, de leur foyer, de l’école qu’ils fréquentaient, et dont on ne connaît pas l’adresse actuelle.

Les seuls chiffres officiels sur les enfants non-localisés émanent d’une étude menée annuellement par le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie sous le titre « Enquête de base sur l’école ». Dans cette enquête, les enfants d’âge scolaire et de nationalité japonaise dont la résidence n’a pas pu être confirmée depuis plus d’un an alors que leur enregistrement administratif de résidence est resté inchangé sont appelés « enfants non-localisés depuis plus d’un an ». Cette enquête est reconduite chaque année depuis 1961, cela fait donc plus d’un demi-siècle. La dernière édition des résultats fait état d’un total de 24 000 enfants non-localisés dans l’ensemble du pays.

Mais où sont donc passés ces enfants et que deviennent-ils ? Des questions essentielles qui n’ont quasiment aucune réponse.

SDF à 11 ans

Cela fait huit ans que je suis de près le problème des enfants non-localisés. Au cours de ma recherche, le phénomène m’est apparu dans toute son insondable profondeur. Puisqu’ils ne sont plus scolarisés, ils ne reçoivent aucune éducation. Cela serait déjà en soi un problème d’une grande gravité, mais on s’aperçoit vite que ce n’est pas le seul. En effet, il est probable qu’ils ne reçoivent aucun soin médical non plus, et qu’ils n’ont accès à aucune aide sociale ni à aucun service administratif.

Assurance nationale de santé, allocations familiales, aide scolaire, assistance administrative ou aide sociale, Tous ces services sont dispensés sur la base de l’enregistrement de la résidence (à quelques exceptions près, comme les cas relevant de la violence domestique). C’est également le cas du suivi administratif par numéro personnel d’identification (Système My Number) qui fait beaucoup parler de lui récemment. Cependant, l’administration ne sait rien des enfants non-localisés qui n’ont plus aucune adresse valide, et ne prend pas en compte leur situation de besoin vital urgent.

Prenons un exemple concret. J’ai personnellement interviewé un jeune homme de 19 ans en 2008. Il était non-localisé depuis l’âge de 11 ans. À l’époque, il vivait avec sa mère et le compagnon de celle-ci, sans logement. Les jours où l’homme trouvait à gagner quelque chose sur le marché du travail journalier, ils passaient la nuit dans un love hôtel. Les jours où ils n’avaient pas les moyens, ils dormaient dans les jardins publics ou dans les dépendances d’installations publiques. Autrement dit, ce garçon était SDF depuis l’âge de 11 ans.

Il ne mangeait bien évidemment pas à sa faim. Il volait du lait déposé par les livreurs devant les portes des maisons ou dérobait des denrées alimentaires dans les paniers des vélos des ménagères arrêtés devant les supermarchés. Les cheveux sales et mal coiffés, les vêtements en lambeaux, il portait clairement sur le corps des traces de mauvais traitements imposés par le couple.

Or, il n’était même pas comptabilisé parmi les « enfants non-localisés » dans l’enquête du ministère de l’Éducation. Jamais scolarisé, victime de sévices, vivant dans une misère absolue, il ne rentrait pas dans les cases de l’administration.

  • [12.02.2016]

Journaliste, Ishikawa Yûki a réalisé, notamment sur Internet, de nombreuses enquêtes sur la thématique des jeunes et des enfants, sur les enfants battus, sur la famille et l’éducation, et creuse les différents problèmes qui se posent à la famille actuelle. Ses principaux reportages publiés : Enfants non-localisés : les enfants disparus (Chikuma shinsho, 2015), Ma femme souffre de névrose (Poplar shinso, 2014), Les enfants sans lien social (Chûkô shinsho La Clef, 2011), etc.

Articles liés
Autres chroniques

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone