L’avenir de la famille japonaise : diversification ou virtualisation ?

Yamada Masahiro [Profil]

[20.04.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

En tant qu’institution, la famille remplit une double fonction, sociale et personnelle. Elle peut faciliter l’accès de chacun à une certaine prospérité tout en lui permettant de vivre avec les personnes qu’il aime et de satisfaire ainsi ses besoins affectifs. Jusque récemment, dans la plupart des pays industriels, la bonne marche de ces deux fonctions reposait sur une division du travail fondée sur le sexe, le mari assumant le rôle de soutien de famille et l’épouse se chargeant des tâches ménagères. Mais l’évolution de l’économie mondiale au cours des trois dernières décennies a rendu ce modèle de plus en plus obsolète.

Les changements générés par l’économie postindustrielle

Jusqu’en 1975 approximativement, les familles où la division du travail était fondée sur le sexe constituaient la norme dans la plupart des pays industriels, Japon y compris. Ce mode de fonctionnement faisait l’unanimité et nombre de jeunes couples construisaient leur famille sur ce modèle.

La solide croissance économique générée par l’industrialisation a encouragé ce processus. Dans les pays industrialisés, les hommes étaient en mesure de subvenir à eux seuls aux besoins de la famille, grâce à la stabilité de l’emploi et du revenu, si bien que leurs épouses pouvaient se consacrer à plein temps aux soins du ménage et à leur rôle de mère. Au Japon, les mariages arrangés ont enregistré un recul à mesure que les jeunes étaient de plus en plus nombreux à épouser le partenaire de leur choix, pour jouir ensuite d’une vie de famille sous le signe de la prospérité et de l’affection mutuelle.

La courbe des taux de croissance des principaux pays industriels a commencé à se tasser après la crise pétrolière de 1973. L’industrialisation ayant atteint ses limites en tant que moteur de la croissance économique, le monde est entré dans l’ère postindustrielle de l’économie de service. À mesure des progrès de la mondialisation, la délocalisation des usines s’est accélérée et les entreprises ont commencé à se reposer de plus en plus sur l’automatisation et l’informatique. Les opportunités de salaires élevés se sont multipliées pour les travailleurs pourvus de compétences spécialisées, mais le nombre des emplois bien rémunérés a globalement diminué, si bien que beaucoup de travailleurs ont été soit licenciés soit contraints d’accepter des emplois à temps partiels et à bas salaires. Ce virage annonçait l’avènement de la « nouvelle économie », caractérisée par l’aggravation des inégalités de revenu, un phénomène qu’ont décrit des économistes somme Robert Reich et Thomas Piketty. À mesure que diminuait le pourcentage des hommes touchant un salaire suffisant pour subvenir décemment aux besoins de leur famille, la division du travail fondée sur le sexe en vigueur dans les générations précédentes est devenue intenable.

La révolution des modes de vie en Occident

Dans le même temps, les États-Unis, l’Europe du Nord et de l’Ouest et l’Océanie ont été le théâtre d’une révolution des mœurs, qui, portée par les avancées du mouvement féministe et la libération sexuelle, a débouché sur une diversification des modes de vie. Les femmes ont été beaucoup plus nombreuses à rejoindre la population active et à parvenir à l’autonomie financière. Il est devenu courant pour les jeunes de vivre en union libre avant de se marier, et le nombre des naissances hors mariage a augmenté. Le divorce est devenu plus acceptable et les couples ont obtenu la liberté de se séparer en cas d’incompatibilité entre les partenaires.

La division du travail fondée sur le sexe ayant perdu son statut dominant, l’éventail des modèles familiaux s’est élargi. La priorité est passée à la recherche de l’affection mutuelle entre les partenaires, les difficultés économiques étant résolues grâce à des formules de double revenu et aux filets de sécurité de la protection sociale.

Plus récemment, et plus particulièrement depuis le début de ce siècle, les Pays-Bas, la France, la Grande-Bretagne et d’autres pays ont commencé à officialiser les unions entre personnes du même sexe. Le nombre des couples vivant en concubinage et ayant des enfants avant le mariage est en hausse même dans des pays du Sud de l’Europe comme l’Italie et l’Espagne, qui affichaient jadis une vision très orthodoxe des rôles familiaux selon le sexe.

Pourcentage des naissances hors mariage dans les principaux pays occidentaux et le Japon

1970 1990 2012
Suède 18,6 % 47,0 % 54,5 %
France 6,8 % 30,1 % 56,7 %
Royaume-Uni 8,0 % 27,9 % 47,6 %
États-Unis 10,0 % 28,0 % 40,7 %
Allemagne 7,2 % 15,3 % 34,5 %
Espagne 1,4 % 9,6 % 39,0 %
Italie 2,2 % 6,5 % 25,7 %
Japon 0,9 % 1,1 % 2,2 %

Sources : Eurostat ; Département des statistiques et de l’information, ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, « Statistiques vitales du Japon » ; Département du commerce des États-Unis, « Rapport d’analyse statistique des États-Unis ».

  • [20.04.2016]

Professeur à l’Université Chûô depuis avril 2008. Né à Tokyo en 1957. Titulaire d’un doctorat de sociologie de l’Université de Tokyo (1986). Spécialiste de la sociologie de la famille, de la sociologie des émotions et de la problématique hommes-femmes. Auteur de nombreux ouvrages, dont Parasito shinguru no jidai (L’ère des célibataires parasites), Shôshi shakai Nihon—Mô hitotsu no kakusa no yukue (Un fossé de plus dans un Japon où les enfants sont rares) et Naze wakamono wa hoshuka suru no ka (Pourquoi les jeunes deviennent conservateurs).

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