Cinq ans d’infortune depuis Fukushima : les malheurs d’un couple d’exploitants laitiers

Yamada Toshihiro [Profil]

[13.03.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Le dernier jour

Le 3 décembre 2015, Sampei Toshinori, 60 ans, et sa femme Keiko, 57 ans, un couple de producteurs laitiers installé à Motomiya dans la préfecture de Fukushima, ont regardé leurs vaches partir l’une après l’autre avec leurs nouveaux propriétaires.

Une cinquantaine de leurs collègues participaient à cette vente qui avait débuté vers 10 heures du matin. Les acheteurs levaient la main lorsque le prix d’une bête, fixé par l’association des producteurs laitiers et le vétérinaire, les intéressait. Il y en eut 40 pour la vache la plus chère dont l’acquéreur fut choisi par un tirage au sort, comme cela avait été décidé.

En quelques heures, tout était terminé. Mme Sampei m’a confié que la vision des bêtes partant vers les camions qui les emmèneraient dans leurs nouvelles étables lui a été pénible car elle lui rappelait le jour où le couple avait dû quitter sa ferme avec les vaches, presque cinq ans auparavant. Elle a ajouté : « Je pense que je n’ai pris conscience de l’ampleur de notre perte qu’à ce moment parce que nous n’avons cessé de nous battre pendant touts ces années. »

Les Sampei ont mis ce jour-là fin à leur activité de producteurs laitiers, qu’ils exerçaient depuis 40 ans.

Une ferme laitière située à 25 km de Fukushima Daiichi

Le 11 mars 2016 marquait le cinquième anniversaire du Grand séisme de l’Est du Japon. Il y a exactement cinq ans, le tsunami causait la perte d’alimentation électrique de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi de Tepco et entraînait un accident nucléaire sans précédent. La population de la périphérie de la centrale dut être évacuée en raison des rejets fortement radioactifs, et aujourd’hui encore, un grand nombre de ces évacués ne peuvent revenir chez eux que pour de brèves visites.

Immédiatement après l’accident nucléaire, j’ai fait connaissance avec les Sampei, un couple de producteurs laitiers dont la ferme était située dans le district de Tsushima dans le bourg de Namie, c’est-à-dire à environ 25 kilomètres de la centrale. Ils ont exercé ce métier pendant 40 ans. Comment ont-ils passé ces cinq dernières années ? Leur exploitation était toute leur vie, disent-ils. Ils ont dû se résoudre à la cesser juste avant le cinquième anniversaire de l’accident, après avoir été ballotés par les conséquences de l’accident de la centrale.

La première fois que je suis allé les voir, ils avaient trouvé une étable pour leur vaches à 30 kilomètres de chez eux. Ils faisaient tous les jours l’aller-retour pour aller s’occuper de leurs bêtes installées dans une étable provisoire car elles ne pouvaient plus rester dans leur ferme de Namie.

Immédiatement après la catastrophe, ils sont partis de chez eux en les laissant sur place. Mais leurs vaches n’étaient pas seulement la source de leurs revenus. Ils pensaient sans arrêt à elles et ne pouvaient envisager de les abandonner. Ils ont trouvé une étable à Motomiya, une localité éloignée de la centrale, à une heure de route de chez eux. Pour les Sampei qui tenaient absolument à continuer leur activité, comme me l’a dit Mme Sampei cette époque, c’était un grand progrès. Son mari, un homme taciturne qui s’occupait de ses vaches avec diligence, a reconnu un jour que le trajet était long, mais il me paraissait quand même satisfait.

L’étable temporaire de Motomiya. (Photo : Kôriyama Sôichirô, 23 mai 2011)

À l’époque, les Sampei n’avaient pas abandonné l’espoir de ramener leurs vaches chez eux et de reprendre leur vie d’autrefois. Leur étable était vide, mais ils continuaient à l’entretenir pour qu’elle soit toujours prête. Je les vois encore en train d’y mettre du foin et de répandre une poudre destinée à empêcher la formation de moisissure qui rendrait la surface glissante pour les vaches. Mme Sampei se souvient qu’elle pensait que cela arriverait.

Mais le temps passait et la date à laquelle l’accident de Tepco serait réglé demeurait incertaine. Au bout de quelques mois, les Sampei ont loué un appartement à proximité de leur étable provisoire. Ils ont alors commencé à préparer le redémarrage de leur exploitation.

  • [13.03.2016]

Journaliste et éditeur chez Kodansha, Reuters puis Newsweek, reporter spécialisé sur les questions internationales et les phénomènes de société. Traducteur en japonais de Comment truquer un match de foot de Declan Hill (Kôdansha) et auteur de Monster, les manœuvres du prochain Al-Qaïda (Chûô Kôron Shinsha) et des Dossiers du médecin légiste de Hollywood : le testament de Thomas Noguchi (Shinchôsha).

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