La recherche d’emploi des étudiantes japonaises en fin d’études
Un regain d’intérêt pour le statut de femmes au foyer ?

Uehara Yoshiko [Profil]

[19.07.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Dans le second volet (voir le premier volet) de cette tentative de mettre au jour les évolutions de la société japonaise à la lumière de la recherche d’emploi des futurs diplômés, nous comparons celle des jeunes étudiantes (joshidaisei) d’hier et d’aujourd’hui. On parle aujourd’hui d’un regain d’intérêt chez elles pour le statut de femmes au foyer, mais est-ce vraiment le cas ? En toute honnêteté, l’expression « joshidaisei », c’est-à-dire au sens large étudiantes de sexe féminin, et au sens étroit, étudiantes d’universités féminines, m’embarrasse, car elle fleure l’époque de l’économie de la bulle spéculative des années 1980. Mais étant donné que subsistent au Japon des différences liées au genre en matière de recherche d’emploi, un état récapitulatif des problèmes et des difficultés rencontrés par les femmes n’est pas sans intérêt.

L’image dominante qu’avaient les anciennes générations des jeunes étudiantes était sans doute conservatrice, liée à l’ère Shôwa (1925-1989) : une jeune étudiante trouvait à la fin de ses études un emploi dans une grande société qu’elle quittait après son mariage pour devenir femme au foyer. J’ai fini mes études peu après l’adoption de la loi qui instaurait l’égalité des hommes et des femmes face à l’emploi, à l’époque de la bulle dont j’ai parlé plus haut. Vingt-cinq ans plus tard, j’ai dirigé pendant trois ans le centre « Carrière info » d’une université féminine, et je dois avouer que l’évolution à laquelle nous assistons ces dernières années m’étonne. Elle dépasse ce que j’avais imaginé.

Je voudrais d’abord préciser que je parle ici de l’évolution de la situation moyenne des étudiantes des universités privées de Tokyo, et non pas de l’ensemble(*1). Je voudrais réfléchir aux changements intervenus dans l’économie et la société à partir des grandes lignes des changements qu’a connus la génération des filles de la « classe qui a fourni le type du modèle des femmes au foyer de la fin de l’ère Shôwa ».

Des « OL » en voie de disparition

Jusqu’à il y a quelques dizaines d’années, il suffisait de se conformer en matière de recherche d’emploi au choix qui conduisait au modèle selon lequel les garçons étaient destinés à assumer leur rôle de chef de famille, et les filles à devenir des épouses et des mères élevant leurs enfants. Avant l’adoption en 1986 de la loi instaurant l’égalité des sexes face à l’emploi, les étudiantes, même si elles étaient diplômées de l’Université de Tokyo, étaient presque toutes recrutées pour occuper un emploi « ippan shoku » (filière généraliste)(*2). Mais aujourd’hui, la filière des généralistes est devenue une porte étroite, particulièrement dans le cas des grandes entreprises en vogue. Nombreuses sont en effet les entreprises qui ont diminué le nombre de recrutements dans cette filière maintenant que l’emploi est devenu plus flexible. Elles font appel aux sociétés de travail temporaire pour ce genre de tâches. Les filières généralistes qui subsistent recherchent aujourd’hui des compétences de haut niveau, comme le fait d’être bilingue ou d’être un commercial. On peut parler de « super ippan shoku ».

Je travaille pour une université qui est souvent vue comme un lieu où l’on forme des OL de grandes sociétés, mais le pourcentage de nos diplômées qui sont recrutées dans une filière généraliste est de l’ordre d’un peu plus de 20 %. La compétition pour y accéder est féroce car les sociétés par qui elles souhaitent être embauchées sont très recherchées (il s’agit notamment de méga-banques). Plus de 50 % d’entre elles ont trouvé du travail dans « sôgô shoku », les filières qui ouvrent aux fonctions de cadres, c’est-à-dire dans une forme d’emploi où l’égalité des sexes est une réalité. Pour autant que je puisse en juger d’après l’université où je travaille, la tendance des entreprises, pour ce qui est des embauches en CDI, dans l’époque très compétitive qui est la nôtre, est de rechercher avant tout les résultats, sans distinction de sexes : ceux qui ne produisent pas de bénéfices ne reçoivent pas de primes bi-annuelles, et les entreprises font de plus en plus appel aux employés envoyés par les agences de travail temporaire. C’est probablement un des facteurs de la diminution des postes de la filière généraliste et de l’augmentation de la filière qui ouvrent aux fonctions de cadres.

(*1) ^ Le taux d’accès à l’enseignement supérieur (universités offrant un cursus de quatre ans) était en 2013 de 54 % pour les garçons, et de 45,6 % pour les filles (chiffre qui passe à 55,2 % quand on inclut les universités offrant un cursus de deux ans).

(*2) ^ L’image de ce « cadre général » est souvent associée à celles qu’on appelle les OL, abréviation d’Office Ladies, c’est-à-dire des employées chargées de servir le thé et de faire des photocopies, même si en réalité elles sont chargées de tâches de haut niveau, bien que leur avancement au sein de leur société soit souvent bien plus lent que celui de leurs collègues masculin, et leur salaire moins élevé.

  • [19.07.2016]

Professeur à l’Université Ferris, département échanges internationaux. Née en 1965 à Fukuoka. Spécialiste des relations internationales françaises. Diplômée en 1989 de la Tokyo Women’s Christian University, département d’histoire. Titulaire d’un DEA en histoire des relations internationales contemporaines, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (1994) et d’un doctorat en sociologie, Université Hitotsubashi (1996). Co-auteur de L’intégration européenne et la France, sous la direction de Yoshida Tôru (Hôritsu Bunkasha, 2012) et Après la guerre – réconciliation et tolérance, sous la direction de Tanaka Takahiko et Aoki Hitoshi (Keisô Shobô, 2008) et auteur de nombreux articles sur la politique et la diplomatie françaises dans le cadre de l’intégration européenne et de la globalisation.

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