Minakata Kumagusu : l’esprit universel de l’époque Meiji

Nakazawa Shin’ichi [Profil]

[09.11.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | العربية | Русский |

Scientifique, folkloriste, environnementaliste, philosophe... Minakata Kumagusu était un homme universel, dont l’esprit brillant et pénétrant ne connaissait pas de frontières. À l’heure où le Japon célèbre le 150e anniversaire de sa naissance, le grand anthropologue Nakazawa Shin’ichi nous fait partager sa vision de ce géant qui remit en cause toutes les hypothèses sur lesquelles reposaient la société japonaise et la science occidentale.

Un géant intellectuel japonais

Les génies encyclopédiques et interdisciplinaires n’ont jamais été le point fort du Japon. Cela tient notamment à l’isolement linguistique du pays, et aux difficultés qui en résultent pour les chercheurs désireux de maîtriser les langues indo-européennes. Pour acquérir la vaste érudition et la profondeur de réflexion d’un Leibniz ou d’un Humboldt, il faut avoir accès à la fois aux grandes langues modernes et à celles de l’ancien monde. Or cet impératif n’est pas à l’avantage des Japonais.

Les lacunes du Japon en termes de savoir encyclopédique s’expliquent aussi par la rupture que la Restauration de Meiji a introduite en 1868 dans la tradition est-asiatique qui constituait jusque-là le fondement de l’érudition au Japon. La vague gigantesque des savoirs occidentaux qui a submergé le pays au cours des décennies suivantes a détruit le contexte épistémologique existant et laissé les intellectuels japonais démunis d’une « vision d’ensemble du paysage ».

Ce fut une époque de progrès scientifiques étourdissants, au cours de laquelle l’écart entre les sciences naturelles et les sciences humaines, avec l’importance que ces dernières attachent aux valeurs, a semblé de plus en plus difficile à combler. L’idée d’opérer une telle synthèse n’est même jamais venue à l’élite universitaire du Japon impérial, qui s’efforçait alors d’apporter les avancées intellectuelles de l’Occident à ce pays est-asiatique scientifiquement arriéré.

Mais c’est aussi cette époque qui a donné le jour à Minakata Kumagusu (1867-1941), sans doute le plus brillant esprit universel que le Japon ait jamais produit. Doté par la nature d’une mémoire prodigieuse et d’une vive intelligence, il trouva en lui-même les ressources qui lui permirent de développer pleinement son potentiel, en se libérant des conventions académiques et en rejetant la vénération aveugle pour la civilisation occidentale qui prévalait alors au sein de la jeunesse cultivée du Japon. Il prit l’initiative d’aller en Amérique et en Europe, où il discuta avec les intellectuels occidentaux sur un pied d’égalité. Il avait une excellente maîtrise de l’allemand, de l’anglais, de l’espagnol, du français, de l’italien et du latin, et une connaissance fonctionnelle du grec ancien, du sanskrit et de l’hébreu, sans parler du chinois classique.

Ce monument affichant un poème dédié à Minakata Kumagusu par l’empereur Shôwa se dresse à l’extérieur du Musée Minakata Kumagusu de Shirahama, dans la préfecture de Wakayama.

Son secteur principal de recherche – les moisissures visqueuses (appelées scientifiquement « myxomycètes ») et les plantes cryptogames – relevait de la botanique, mais il est aussi connu pour son travail créatif et novateur dans le domaine des sciences humaines, particulièrement l’anthropologie et les études sur le folklore. Yanagita Kunio, pionnier de cette branche et autre génie transcendant de cette époque, a déclaré que Minakata représentait « l’ultime potentiel de [l’esprit] japonais ». Il est en tout cas certain qu’aucun intellectuel japonais, avant ou après lui, n’a repoussé les frontières de l’aventure intellectuelle aussi loin que l’a fait Minakata Kumagusu. Si vous êtes en quête d’un Leibniz ou d’un Humboldt japonais, ne cherchez pas plus loin.

Minakata Kumagusu vers la fin de sa vie.

  • [09.11.2017]

Né en 1950. Anthropologue, philosophe, spécialiste des religions, il est aussi directeur de l’Institut pour la Science Sauvage de l’Université Meiji. Après avoir étudié le bouddhisme au Tibet, il est retourné au Japon pour y développer son propre champ de recherche interdisciplinaire, l’« archéologie de l’esprit humain ». Lauréat du Prix Minakata Kumagusu 2016 pour les sciences humaines. Auteur de nombreux ouvrages, dont Geijutsu jinruigaku (Anthropologie de l’art) et Kumagusu no hoshi no jikan (Le moment resplendissant de Kumagusu). 

Articles liés
Autres chroniques

Nippon en vidéo

Derniers dossiers

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone