Pourquoi la couverture d’une revue japonaise a déclenché une polémique à Taïwan

Sumiki Hikari [Profil]

[06.11.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 繁體字 |

Le 15 juillet 2017, le bimensuel japonais Brutus a publié un numéro spécial intitulé « 101 Things to do in Taiwan » (101 choses à faire à TaÏwan) dont la couverture a provoqué une levée de boucliers dans les médias taïwanais.

Depuis sa création en 1980, le magazine a beaucoup de succès non seulement au Japon mais aussi auprès des Taïwanais à l’affût des toutes dernières tendances. On la trouve dans pratiquement tous les cafés et les librairies de Taïwan et la plupart des créateurs de l’île la gardent toujours à portée de main. Pour les jeunes qui s’interrogent sur leur identité culturelle, c’est un véritable guide profondément influencé par le Japon, les États-Unis et l’Europe. Voilà pourquoi son numéro spécial consacré à Taïwan de juillet dernier a autant attiré l’attention.

Une image dévalorisante de Taïwan

La couverture de Brutus représente Guohua-jie, une ruelle de Taïnan, l’ancienne capitale de l’île réputée pour la qualité de sa cuisine. Cela fait longtemps que la presse japonaise publie des photographies axées sur la nourriture et la population des quartiers animés de Taïwan. Mais cette fois, c’est une rue en tant que telle qui a été prise pour thème.

En juillet 2017, la couverture du numéro spécial intitulé « 101 choses à faire à Taïwan » de la revue japonaise Brutus a déclenché une vive polémique à cause de l’image qu’elle donne de ce pays.

Ce que beaucoup de Taïwanais reprochent à la couverture de Brutus, c’est de montrer une rue où les piétons sont obligés de marcher sur la chaussée à cause des trop nombreux scooters garés sur le côté. Ils l’accusent d’avoir voulu délibérément mettre l’accent sur la médiocrité de la qualité de la vie à Taïwan. Plusieurs demandent pourquoi ce n’est pas la fameuse tour Taipei 101 de la capitale qui a été choisie. En effet, la photographie de couverture des précédents numéros spéciaux de Brutus, consacrés à Londres et New York, représentait dans l’un et l’autre cas des gratte-ciel emblématiques de ces villes. D’autres insistent sur le fait que présenter Taïwan comme un pays peu évolué constitue une forme de préjudice.

Mais cette position critique est loin de faire l’unanimité. Certains ont rétorqué que les Taïwanais « n’ont aucune raison d’avoir honte de l’endroit où ils ont grandi », que « si la revue Brutus apprécie Taïwan, c’est une bonne chose » et que « la tour Taipei 101 ne symbolise absolument pas la culture de Taïwan ».

La rivalité entre Taipei, la capitale relativement opulente de Taïwan, et le reste de l’île moins bien loti n’a fait par ailleurs qu’attiser la polémique.

Une nostalgie mal venue

Le grand magasin Hayashi Hyakkaten à Taïnan, fondé en 1932, à l’époque coloniale japonaise.

Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de l’affaire de la couverture de Brutus, il faut la replacer dans son contexte. Je dois d’abord dire que, pour ma part, je ne suis pas d’accord avec les Japonais qui connaissent bien Taïwan et regrettent que l’île ait changé. « Autrefois, Taïwan était beaucoup plus chaotique et amusant. Mais aujourd’hui tout est propre et dépourvu d’intérêt », disent-ils volontiers.

La plupart des gens veulent vivre dans un environnement confortable, sain et commode. Les touristes ont le droit de trouver les pays en retard à cet égard à leur goût, mais on ne peut raisonnablement pas attendre de la population locale qu’elle n’ait pas envie de voir les choses changer. C’est pourquoi, les voyageurs qui prétendent éprouver de la nostalgie ou un bien-être particulier dans certains lieux de Taïwan s’entendent souvent répondre par leurs habitants que l’endroit « n’a pas été conçu uniquement pour leur plaire ».

Des chercheurs taïwanais ont interprété la focalisation récente des revues japonaises sur leur île comme une forme de « post-colonialisme » ou d’« orientalisme ». C’est un problème délicat dont tous les Taïwanais n’ont pas forcément conscience. Voyons maintenant pourquoi il en est ainsi.

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  • [06.11.2017]

Écrivain. Réside à Taïwan depuis 2006. Diplômée du département des beaux-arts de l’Université municipale des Arts de Kyoto. Écrit des articles sur Taïwan et la culture de cette île pour les médias japonais. Auteur de divers ouvrages dont Taiwan, Y-jiro sagashi (Taïwan, à la recherche des carrefours à trois branches, Yu-shan Publishing Co, 2017). Pour consulter le site Internet (uniquement en japonais) de Sumiki Hikari, aller sur Taipei Story. 

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