Le « keigo » ou les différentes formes de politesse du langage japonais

Richard Medhurst [Profil]

[24.03.2015] Autres langues : ENGLISH | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le physicien Richard Feynman (1918-1988) qui étudia le japonais dans le Kyoto d’après-guerre fut perplexe quand son professeur lui expliqua qu’il existait trois mots pour le verbe « voir ». Il découvrit qu’il fallait par exemple utiliser une expression d’humilité s’il invitait quelqu’un à regarder son jardin mais préférer un mot exprimant le respect approprié s’il demandait la permission de regarder le jardin de quelqu’un.

Feynman assimile la tournure japonaise de ces deux expressions à « Pourriez-vous jeter un œil sur mon jardin pitoyable ? » pour la première et « Puis-je contempler votre splendide jardin ? » pour la deuxième. Frustré par l’apparente redondance, il se pensa allergique à la grammaire japonaise et décida finalement de jeter l’éponge. Comme pour beaucoup d’apprenants, la complexité du système du langage honorifique ou « keigo » s’est révélée être un obstacle majeur pour le scientifique américain.

Le keigo possède plusieurs aspects, dont l’utilisation de plusieurs mots pour un même verbe est sans doute le plus délicat. Dans son anecdote, Feynman ne dénonce pas les mots japonais coupables de l’avoir déstabilisé mais on peut deviner qu’il s’agit de « goran ni naru » (respectueux) pour le premier et de « haiken suru » (humble) pour le deuxième, les deux options du verbe standard « miru ». Le débutant peut en effet se trouver déconcerté, puisque leur prononciation est totalement différente. Comme on peut le constater dans le tableau ci-dessous, plusieurs verbes courants possèdent ce système de trois formes.

Le rôle grammatical du keigo

Le récit de Feynman est un point de départ utile et surtout amusant, mais il donne une vision biaisée de ce système. La comparaison avec des expressions exagérées comme « jeter un œil » et « contempler » masque le fait que dans les langues occidentales, le choix des mots diffère également selon l’interlocuteur, par exemple « mate ça ! » avec un ami ou « pourriez-vous regarder cela ? » face à une personne inconnue. Sans règle précise, l’utilisation du mot approprié n’est donc pas non plus un exercice facile pour les apprenants.

Il est nécessaire de préciser que pour ceux qui l’emploient, le keigo n’est qu’une forme idiomatique de discours de tous les jours, et qu’il ne comporte aucune connotation rituelle, contrairement à ce que peut laisser penser la traduction littérale de Feynman. La traduction correcte des deux exemples serait en l’occurrence tout simplement « Voudriez-vous regarder mon jardin ? » et « Puis-je voir votre jardin ? » Pour les Japonais, le keigo n’a rien d’exceptionnel.

On pourrait se demander pourquoi utiliser plusieurs mots, s’ils veulent dire exactement la même chose. L’un des rôles peu connus du keigo est d’identifier le sujet, la personne qui fait l’action, de manière claire. La langue japonaise est parfois qualifiée de « vague » car le sujet est souvent omis, mais en réalité, aucune confusion n’est possible : grâce aux indications données par les nuances de ton humble ou respectueux, les sujets deviennent inutiles.

Ce n’est donc qu’une manière différente de transmettre une même information. On pourrait d’ailleurs accuser le français d’être vague car il ne précise pas le lien hiérarchique ou la position entre locuteur et interlocuteur. Le langage est souvent une concession entre une information simple mais ambiguë et précise mais complexe. La suppression du keigo rendrait la langue équivoque et susciterait des malentendus.

L’évolution du keigo

Les médias s’inquiètent souvent de l’inaptitude à utiliser correctement le langage honorifique chez les jeunes, et de sa disparition progressive. Les nouvelles générations n’apprennent pas ou peu le keigo comme il le faudrait et, pire encore, beaucoup d’entreprises qui leur offrent un emploi à temps partiel leur enseignent, à travers les manuels et les formations, des formules incorrectes qui dérogent aux règles de grammaire traditionnelles. On a baptisé ce nouvel hybride le « baito keigo » ou « langage honorifique des emplois à temps partiel ».

Puisque les grandes enseignes de conbini (supérette) et de restauration rapide inculquent à leurs employés de tout l’archipel des phrases toutes faites telles que « kochira ga kôhii ni narimasu » pour annoncer « voici votre café », à la place de « kochira ga kôhii desu » ou une autre formule approuvée par les puristes, il n’est pas étonnant d’entendre de plus en plus souvent ces tournures. Le remplacement de plus en plus fréquent de « itashimasu », la forme humble et grammaticalement correcte de « suru » (faire) par « sasete itadakimasu », qui favorise la notion de respect, en est également un exemple récurrent.

Pour beaucoup de jeunes Japonais, le secteur des services est le seul contexte où ils ont affaire au keigo, en tant qu’employé ou en tant que client. La hiérarchie très nette dans la façon dont un employé s’adresse à un client est aussi l’une des raisons de la propagation de ces phrases. Vu son rôle grammatical, il y a peu de chance que le langage honorifique disparaisse. En revanche, il est possible que ces nouvelles formes deviennent un jour la norme.

Normal Respectueux Humble
Dire 言う
iu
おっしゃる
ossharu
申す
mōsu
Être いる
iru
いらっしゃる
irassharu
おる
oru
Faire する
suru
なさる
nasaru
いたす
itasu
Aller 行く
iku
いらっしゃる
irassharu
参る
mairu
Venir 来る
kuru
お見えになる
omie ni naru
参る
mairu
Voir, regarder 見る
miru
ご覧になる
goran ni naru
拝見する
haiken suru
Écouter, entendre 聞く
kiku
お聞きになる
okiki ni naru
拝聴する
haichō suru
Manger 食べる
taberu
召し上がる
meshiagaru
いただく
itadaku
Donner 与える
ataeru
くださる
kudasaru
差し上げる
sashiageru
Recevoir もらう
morau
お受けになる
ouke ni naru
頂戴する
chōdai suru

(D’après un article en anglais du 7 février 2015. Photo de titre : Japanexperterna)

  • [24.03.2015]

Traducteur et éditeur pour Nippon.com. Titulaire d’un mastère de poésie moderne et contemporaine obtenu en 2002, à l’Université de Bristol. Est parti la même année pour le Japon où il a enseigné l’anglais pendant trois ans, à Chiba. A également vécu en Chine et en Corée. A travaillé à la mairie d’Izumi, dans la préfecture de Toyama de 2008 à 2013. S’est ensuite installé à Tokyo où il est devenu traducteur à plein temps chez Nippon.com en 2014.

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