Le statut des homosexuels au Japon : des signes encourageants

David McMahon [Profil]

[20.03.2015] Autres langues : ENGLISH | ESPAÑOL | العربية |

Au cours du mois de février 2015, la mairie de l’arrondissement de Shibuya, à Tokyo, a annoncé qu’elle envisageait de fournir aux couples homosexuels un certificat attestant que leur relation est « l’équivalent d’un mariage ». Certains considèrent cette mesure comme un progrès décisif dans l’histoire de la communauté LGBT – lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres – du Japon.

Des initiatives décisives

Ce projet a été révélé par la mairie de Shibuya le 12 février dernier, dans le cadre du budget de l’arrondissement pour l’exercice fiscal 2015 (1er avril 2015-31 mars 2016) et il devrait être soumis à l’approbation du conseil municipal au cours du mois de mars. S’il est ratifié, il entrera en vigueur dès le 1e avril et les premiers certificats seront délivrés dans le courant de l’année 2015.

L’arrondissement de Setagaya, qui jouxte celui de Shibuya, a lui aussi manifesté l’intention de prendre des dispositions dans le même sens. Les partisans du mouvement LGBT y voient un premier pas décisif vers l’égalité des couples devant le mariage, bien que les documents – intitulés provisoirement pâtonâshippu shômei (certificat de concubinage) – proposés par la mairie de Shibuya n’aient aucune valeur légale. L’administration a d’ailleurs insisté sur le fait qu’il s’agit d’un « système complètement différent » du mariage. Il est vrai que les décisions concernant les avantages liés au mariage, en particulier pour les impôts, sont prises au niveau national et que, dans ces conditions, toute initiative venant d’une municipalité ne peut être que formelle.

Moins d’une semaine après la déclaration de la mairie de Shibuya, Abe Shinzô, le Premier ministre du Japon, a laissé entendre qu’il était opposé à l’idée d’une réforme nationale sur ce point dans un futur proche. En réponse à des questions posées le 18 février à la Chambre des représentants, il a dit que la reconnaissance des couples du même sexe n’était pas envisageable dans le cadre de la constitution actuelle. L’Article 24 de la loi fondamentale japonaise stipule en effet ce qui suit : « Le mariage est fondé uniquement sur le consentement mutuel des deux époux, et son maintien est assuré par une coopération mutuelle, sur la base de l’égalité des droits du mari et de la femme ». Le Premier ministre, qui semble par ailleurs disposé à modifier la constitution, a fait preuve d’une grande prudence à ce sujet. « La question d’une éventuelle réforme de la constitution pour autoriser le mariage entre personnes du même sexe doit être étudiée avec le plus grand soin parce qu’elle est profondément liée à la place de la famille dans notre société. »

Quoi qu’il en soit, on s’attend à ce que la mairie de Shibuya encourage les habitants et les entreprises de l’arrondissement à réserver le même accueil aux couples homosexuels et hétérosexuels. Et sa position risque fort d’attirer l’attention sur les autres problèmes en relation avec la communauté LGBT. On espère aussi que le document qu’elle remettra aux couples de même sexe leur sera utile. Jusque-là, ceux-ci étaient en effet victimes de discriminations dès qu’il s’agissait de trouver un appartement ensemble, d’adopter des enfants, de rendre visite à leur partenaire malade à l’hôpital ou de bénéficier d’un traitement équitable lors du décès de leur compagnon.

Un manque de compréhension

Au Japon, les minorités sexuelles subissent relativement peu de préjudices manifestes mais la législation actuelle n’est pas suffisante pour freiner la discrimination dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, de la santé ou des opérations bancaires. Par ailleurs, les medias restent très discrets au sujet de la communauté LGBT. Un grand nombre de vedettes affichent ouvertement leur homosexualité, mais ce sont pour la plupart des individus hors du commun aux comportements extravagants qui font souvent partie de la communauté transsexuelle. Si bien que la culture gay conventionnelle est dans l’ensemble méconnue et mal comprise.

L’opinion publique japonaise semble quelque peu à la traîne en ce qui concerne le respect de l’égalité dans le choix du sexe du partenaire. Un sondage d’opinion réalisé en mars 2014 révèle que 74,6 % des personnes interrogées considèrent que la société est « soit désobligeante soit quelque peu désobligeante vis-à-vis des minorités ». Mais seulement 42,3 % d’entre elles sont d’accord pour reconnaître les unions d’individus de même sexe. Dans la tranche d’âge des 20 à 30 ans, les résultats sont plus encourageants avec 70 % d’avis favorables à une approbation officielle des mariages homosexuels.

Dans un tel contexte, les projets envisagés par les arrondissements de Tokyo doivent être interprétés comme des signes encourageants. Kuwahara Toshitake, le maire de Shibuya, a d’ailleurs dit qu’ils ont pour objectif « la création d’une société diversifiée où l’on accepte les différences ». On notera qu’en 2013, l’arrondissement de Yodogawa, à Osaka, s’était déjà efforcé d’attirer l’attention sur les problèmes des homosexuels en prenant des mesures en faveur de l’éducation à la diversité et d’un dialogue régulier avec la communauté LGBT locale.

Des prises de position favorables

Abe Akie, l’épouse du Premier ministre, a elle aussi apporté ouvertement son soutien à la population gay du Japon. Elle a fait une apparition remarquée lors du défilé de la Rainbow Pride d’avril 2014 et par la suite, elle s’est exprimée sur son compte personnel Facebook en manifestant le désir de « contribuer à créer une société où tout le monde puisse mener une vie heureuse et enrichissante sans avoir à subir de discrimination ». Elle a également apporté son soutien aux activités de la commission créée conjointement par ONUSIDA (le programme de l’Organisation des Nations Unies pour lutter contre le VIH et le SIDA) et la célèbre revue scientifique et médicale britannique The Lancet.

Les célébrités japonaises n’ont pas toutes fait preuve d’un engagement aussi marqué en faveur de l’égalité. En 2010, Ishihara Shintarô, qui était alors encore gouverneur de Tokyo, a fait une déclaration fracassante à propos de l’homosexualité en allant jusqu’à la qualifier de « défaut génétique ».

Mais la tolérance et la lucidité n’en continuent pas moins à faire des progrès. En 2014, la firme géante de jeux vidéo Nintendo, qui avait affirmé au départ que son célèbre jeu de simulation Tomodachi Life ne comporterait pas d’option permettant de former des couples homosexuels, est ensuite revenue sur sa décision. « Nous promettons que si nous créons une nouvelle version de la série Tomodachi, nous nous efforcerons de proposer un jeu plus complet et plus représentatif de l’ensemble des joueurs », a-t-elle déclaré.

Même si les couples homosexuels japonais n’ont toujours pas accès au statut légal du mariage, un certain nombre d’établissements, à commencer par Disneyland Tokyo et le temple bouddhiste zen Shunkô-in de Kyoto, proposent à tous, quels que soient leurs choix sexuels, de vivre une journée de bonheur inoubliable, celle de leurs noces.

(D’après un article en anglais du 20 février 2015. Photo de titre : un groupe de participants au défilé de la Rainbow Pride en train de marcher dans le parc de Yoyogi, à Tokyo, le 27 avril 2014. © Damon Coulter)

  • [20.03.2015]

Traducteur et éditeur chez Nippon.com. Diplômé de l’Université de York en 2001, un intérêt de longue date pour la musique japonaise le pousse à s’installer au Japon deux ans plus tard. Après dix heureuses années comme professeur d’anglais et musicien à Tokyo, il devient traducteur freelance en 2012 et rejoint Nippon.com en 2014.

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