Kazuo Ishiguro, le Japon et le rôle de la mémoire

Richard Medhurst [Profil]

[26.06.2015] Autres langues : ENGLISH | ESPAÑOL | Русский |

En mars 2015, l’écrivain Kazuo Ishiguro s’est trouvé à nouveau sous le feu des projecteurs avec la publication de The Buried Giant (Le Géant enfoui), son premier roman depuis dix ans. À l’âge de cinq ans, il a suivi ses parents quand ils ont quitté le Japon pour l’Angleterre. Et c’est là qu’il vit depuis. Mais son œuvre n’en a pas moins été influencée par le contexte japonais d’où il est issu, même si c’est parfois de manière indirecte.

Un lien émotionnel très fort avec le Japon

L’image que Kazuo Ishiguro s’est faite du Japon en grandissant loin de son pays est nourrie de « souvenirs très colorés et sans doute très déformés » de sa petite enfance, pour reprendre ses propres termes. Né à Nagasaki en 1954, le jeune japonais est parti cinq ans plus tard pour la ville de Guilford, au sud de l’Angleterre, quand son père, un océanographe réputé, a commencé à faire des recherches au National Institute of Oceanography. Il n’est revenu au Japon qu’en 1989 pour un court séjour, après la publication de The Remains of the Day (Les Vestiges du jour), son troisième roman qui a été couronné la même année par le Booker Prize, un des prix littéraires les plus prestigieux.

Le séjour de Kazuo Ishiguro en Angleterre n’avait pourtant pas été planifié pour durer trente ans. Comme l’écrivain l’a expliqué à l’occasion d’un entretien avec Ôe Kenzaburô lors de sa visite au Japon de 1989, ses parents ont toujours eu l’intention de rentrer rapidement au pays et ils ont d’ailleurs préparé leur fils à cet effet en l’entourant de livres et de revues en provenance de l’Archipel(*1). Le jeune homme a ainsi développé un lien émotionnel très fort avec le Japon. Mais le retour tant attendu au pays natal n’a jamais eu lieu tant et si bien que vers l’âge de vingt-trois, vingt-quatre ans, il a été amené à reconsidérer la nature de ce lien. « J’ai réalisé que ce Japon, qui était si précieux pour moi, n’existait en fait que dans mon imagination. »

Kazuo Ishiguro au cours d’une interview donnée en 2011. (Photo : Robert Sharp / English PEN)

Quand Kazuo Ishiguro a commencé à écrire, il a tenté de recréer ce Japon qui n’appartient qu’à lui. En 1982, il a publié un premier roman intitulé A Pale View of Hills (Lumière pâle sur les collines) qui se déroule à la fois à Nagasaki et en Angleterre. Le second, qui a pour titre An Artist of the Floating World (Un Artiste du monde flottant), est paru en 1986 et c’est le seul de toute l’œuvre de l’écrivain à avoir entièrement l’Archipel pour cadre. Il relate l’histoire d’Ono Masuji, un peintre mis au ban de la société après la défaite du Japon à l’issue de la Seconde Guerre mondiale pour avoir apporté son soutien au régime impérialiste.

La vision du Japon que donne Kazuo Ishiguro dans Un Artiste du monde flottant est clairement influencée par les films d’Ozu Yasujirô (1903-1963). C’est ainsi qu’Ichirô, le petit-fils d’Ono, est fasciné par la culture pop américaine à l’instar des jeunes gens de la période de l’après-guerre que l’on voit dans les œuvres du grand réalisateur japonais. Quant aux difficultés rencontrées par le peintre pour trouver un mari à Noriko, sa fille cadette, elles rappellent étrangement Banshun (Printemps tardif, 1949) et Bakushû (Été précoce, 1951) d’Ozu Yasujirô. Ces deux films racontent en effet l’un et l’autre les tentatives d’une famille pour trouver un époux à une jeune femme répondant au nom de Noriko qui est chaque fois interprétée par Hara Setsuko. Autre preuve de l’influence du cinéaste, la fille aînée d’Ono Masuji s’appelle Setsuko, comme l’actrice fétiche d’Ozu Yasujirô.

Mais quand Kazuo Ishiguro explore des thèmes comme la culpabilité, la mémoire et l’oubli qui constituent une de ses préoccupations majeures, il s’éloigne de l’univers dramatique intimiste d’Ozu Yasujirô. Le héros d’Un Artiste du monde flottant se souvient, entre autres méfaits commis durant la guerre, d’avoir dénoncé son meilleur élève à la police japonaise alors unanimement redoutée. Le jeune homme a été bien évidemment emprisonné et torturé, mais le peintre laisse entendre comme pour s’excuser qu’il croyait qu’il n’aurait droit qu’à une sévère remontrance. La mémoire est un outil si peu fiable qu’Ono Masuji réussit à oublier l’étendue exacte de ses responsabilités durant la guerre.

(*1) ^ Japan Foundation Newsletter, vol. 17, n°4.

  • [26.06.2015]

Traducteur et éditeur pour Nippon.com. Titulaire d’un mastère de poésie moderne et contemporaine obtenu en 2002, à l’Université de Bristol. Est parti la même année pour le Japon où il a enseigné l’anglais pendant trois ans, à Chiba. A également vécu en Chine et en Corée. A travaillé à la mairie d’Izumi, dans la préfecture de Toyama de 2008 à 2013. S’est ensuite installé à Tokyo où il est devenu traducteur à plein temps chez Nippon.com en 2014.

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