Le feu vert serait bleu ? Le japonais, une langue très colorée

Richard Medhurst [Profil]

[21.08.2017] Autres langues : ENGLISH | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Une couleur pour plusieurs nuances

Des feux de signalisation « bleus » sont toujours source d’étonnement pour les apprenants en japonais. En effet, le mot midori correspondant au « vert », et ao au « bleu », difficile de comprendre pourquoi le feu clairement vert au Japon est appelé ao shingô. Cela démontre bien que même les termes les plus courants ne peuvent être traduits si facilement. Car non, le feu vert au Japon n’est pas de couleur bleue, il est de couleur ao : un mot qui certes, en temps normal, signifie « bleu », mais qui peut de même correspondre à « vert ».

Ao, un des plus anciens mots désignant une couleur en japonais, recouvrait autrefois de larges nuances. Ainsi, il peut servir à qualifier le vert vif de la nouvelle végétation au début de l’été. De la même manière, citons les termes aoba (nouvelles feuilles), aona (légumes verts à feuilles), aomame (pois ou haricots de soja verts), ou encore la préfecture d’Aomori, dont le nom viendrait semble-t-il d’une forêt (mori) de pins qui recouvrait la petite colline où se situe désormais le siège de la préfecture. Historiquement, Ao aurait également été utilisé pour désigner une palette de nuances encore plus large, incluant le noir, le blanc ou le gris.

Ces significations changeantes d’un même mot dans un passé lointain peuvent tout autant fasciner que prêter à confusion. Selon les plus anciennes archives sur le langage japonais, les mots ao et aka (rouge) étaient associés à l’idée de clarté. Tandis que kuro (noir) traduisait l’obscurité et shiro (blanc) la lumière, ao et aka se situaient entre les deux, ao pour une nuance plus sombre, et aka pour une nuance plus claire. Kuro et kurai (sombre) partagent la même racine étymologique ; aka, lui, est lié au mot akarui, qui signifie « clair ».

La signification de ces termes a évolué avec le temps, mais le mot ao est resté pour désigner la couleur verte des feux tricolores du Japon. Le tout premier feu de signalisation, importé des États-Unis, fut installé dans le quartier de Hibiya, à Tokyo, en 1930. À l’origine, la législation décida de désigner le feu vert avec le terme midori, mais l’opinion publique insista pour le changer en ao. Il en est ainsi depuis lors. En 1947, le terme « feu vert » fut inscrit dans la loi japonaise sous le nom officiel de ao shingô.

Une tradition multicolore

La langue anglaise influence l’emploi de certains termes de couleurs en japonais. Même si les mots burû(« blue », bleu) et gurîn (« green », vert) s’invitent parfois dans le vocabulaire des Japonais, il n’y a pas de risque de les voir remplacer ao et midori. Mais orenji (orange) est sans conteste bien plus utilisé que daidai, le mot d’origine tenant son nom d’un agrume de couleur orange. Pinku (« pink », rose) est également bien ancré dans la langue japonaise, et plus courant que son synonyme momo (pêche).

Le terme japonais shu (vermillon) est parfois retranscrit en anglais en « rouge », et plus rarement en « orange », ce qui reflète un attachement moindre à cette nuance en langue anglaise. Au Japon toutefois, comme dans d’autres parties de l’Asie de l’Est, cette couleur est profondément enracinée dans la culture. Elle correspond par exemple à la couleur des torii, les portiques marquant l’entrée des temples shintoïstes, comme celle des tampons encreurs accompagnés du sceau personnel ou encore de l’encre utilisée par les maîtres calligraphes pour annoter le travail de leurs élèves. Shu est aussi une couleur souvent utilisée pour la laque.

Les torii de couleur vermillon ornent un passage du sanctuaire de Nezu, à Tokyo.

Cette couleur attire l’œil du touriste occidental, mais le Japon a bien plus de teintes traditionnelles à offrir. Prenons la couleur murasaki (violet). Celle-ci a été pendant une très longue période la couleur vestimentaire de la classe dominante. Le violet pâle de la fleur appelée fuji (glycine) s’est répandu pendant la période de Heian (794-1185), en partie car elle était associée au puissant clan des Fujiwara. Sei Shônagon, dans son fameux classique de la littérature de Heian Notes de chevet, rend à plusieurs reprises hommage à la glycine. Dans sa liste des « choses splendides », elle écrit : « De longs rameaux fleuris de glycine, d’une nuance exquise, accrochés à un pin. »

Le profond intérêt de l’aristocratie de Heian pour les couleurs se retrouve dans le style de kimono dit jûni hitoe, que portaient les femmes de la cour. Le terme signifie littéralement « douze couches », mais ce nombre n’était pas fixé et pouvait atteindre jusqu’à vingt couches. Les couleurs étaient visibles aux poignets et aux ourlets, où se superposaient des couches de plus en plus courtes ; accorder ces teintes les unes par rapport aux autres était un véritable art, qui répondait à des critères complexes en fonction de la saison, des circonstances et du porteur de l’habit.

La normalisation des couleurs

Si l’on devait rechercher à notre époque un fidèle successeur à ceux qui, par le passé, fixaient ces règles, ce serait sans doute le comité organisateur du « Shikisai kentei », le fameux examen de connaissances des couleurs. En proposant un questionnaire à choix multiples dans divers domaines pour des designers et artistes débutants, cet organisme fait acte de standardisation. Les candidats sont entre autres interrogés sur les nuances exactes des couleurs traditionnelles, telles qu’elles sont définies par le comité japonais de normalisation industrielle (JISC).

La normalisation est certes un moyen de rendre la vie plus simple. Mais les plaisirs d’une langue résident également dans ses idiosyncrasies. Bien que des feux de circulation de couleur « bleue » puissent nous paraître étranges, l’accepter encourage à une nouvelle façon de percevoir le monde. Chaque découverte d’un aspect méconnu d’une culture différente de la nôtre est un pas de plus vers un large éventail de possibles.

beni (carthamine) moegi (jaune du printemps)
momo (pêche) hanada (misère, tradescantia)
shu (vermillon) ai (indigo)
daidai (orange amer) ruri (lapis-lazuli)
yamabuki (corète du Japon) fuji (glycine)
uguisu (fauvette des jardins) nezumi (souris)

Note : Ce tableau présente un exemple des normes de couleurs fixées par le comité japonais de la normalisation industrielle (JISC). Historiquement, les couleurs ont pu varier assez largement, particulièrement lorsqu’elles ont été définies d’après des teintures, ce procédé pouvant altérer la couleur finale. Elles peuvent également différer selon les moniteurs. Certaines d’entre elles n’ont pas de nom dans d’autres langues.

(D’après un original en anglais. Citation tirée des Notes de chevet de Sei Shônagon, traduit par André Beaujard.)

  • [21.08.2017]

Traducteur et éditeur pour Nippon.com. Titulaire d’un mastère de poésie moderne et contemporaine obtenu en 2002, à l’Université de Bristol. Est parti la même année pour le Japon où il a enseigné l’anglais pendant trois ans, à Chiba. A également vécu en Chine et en Corée. A travaillé à la mairie d’Izumi, dans la préfecture de Toyama de 2008 à 2013. S’est ensuite installé à Tokyo où il est devenu traducteur à plein temps chez Nippon.com en 2014.

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