L’université japonaise face à la mondialisation

Ueyama Takahiro [Profil]

[15.11.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

L’Université de Tokyo va proposer un nouveau programme de licence entièrement en anglais à partir de 2012 et elle ne compte pas en rester là sur la voie de la mondialisation. Elle se prépare en effet, ni plus ni moins, à s’aligner sur le calendrier et les normes universitaires internationales. Dans l’article qui suit, Ueyama Takahiro montre que ces mesures auront un impact sur la société japonaise toute entière.

Le 22 juillet dernier, l’Université de Tokyo (Tôdai) a annoncé qu’elle proposerait un programme de licence entièrement en anglais à partir de 2012. Les formalités d’inscription et les cours se feront entièrement en anglais et l’année universitaire commencera en septembre et non plus en avril comme c’était le cas jusqu’à présent pour tout le système scolaire japonais. La nouvelle a fait grand bruit.

Pourtant l’idée d’une formation de quatre ans pour les étudiants étrangers et les enfants de citoyens japonais expatriés ayant fait leurs études secondaires à l’étranger n’est pas vraiment révolutionnaire. Le projet de Tôdai se contente de reprendre les mesures préconisées par « Global 30 », le Projet de création de centres universitaires à vocation internationale lancé en 2009 par le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et des Technologies (MEXT). Qui plus est, plusieurs universités japonaises ont mis en place des formations de ce type depuis des années.

Mais l’Université de Tokyo a fait auparavant une déclaration qui mérite davantage de retenir l’attention. Elle a en effet annoncé qu’elle avait constitué un groupe de travail chargé d’étudier les conséquences d’un éventuel report du début de l’année universitaire à Tôdai au mois de septembre. Un changement d’une telle envergure n’affecterait pas que la date des inscriptions. Il ébranlerait certains des fondements les plus sacrés de la société japonaise en remettant en cause non seulement les règles qui régissent depuis des dizaines d’années le monde de la recherche et de l’enseignement au Japon mais aussi le fonctionnement du recrutement dans les secteurs public et privé.

Faire sortir le système éducatif japonais de sa coquille

Hamada Jun’ichi, le président de l’Université de Tokyo, est prêt à tout faire pour que ces changements décisifs aboutissent. Pour lui, Tôdai est en mesure de tenir tête aux autres grandes universités du monde dans le domaine de la recherche en sciences naturelles, mais il n’en reste pas moins qu’en matière de formation des élites, le moment est venu pour le Japon de changer d’attitude et de sortir de sa coquille.

Hamada Jun’ichi n’est pas le premier à proposer de reporter la date du début de l’année universitaire au mois de septembre. C’est une des raisons pour lesquelles les grandes universités japonaises accueillent beaucoup moins d’étudiants étrangers que la plupart de leurs homologues du reste du monde. Et le nombre des étudiants japonais qui fréquentent des universités étrangères continue à diminuer. Cela fait déjà un certain temps que des voix s’élèvent pour demander un ajustement du calendrier universitaire japonais aux normes internationales, ajustement qui permettrait aux étudiants japonais de suivre plus facilement des cours à l’étranger.

Comme l’a récemment expliqué Hamada Jun’ichi dans une interview, le report du début de l’année universitaire au mois de septembre ne serait pas sans conséquences :

« Jusqu’à présent, la demande en matière de formation dans l’enseignement supérieur était très importante au Japon et les universités se contentaient de répondre aux exigences de cette demande et de former des jeunes pour le marché du travail japonais. »

Le fonctionnement des universités japonaises a toujours reposé sur l’idée qu’après l’obtention de leur diplôme les étudiants chercheraient du travail soit dans une entreprise japonaise soit, plus rarement, dans des organisations internationales basées au Japon. Dans la plupart des cas, les universités se contentent de répondre à l’attente des étudiants qui souhaitent simplement obtenir une formation leur permettant de faire carrière au Japon.

Ce système est tellement ancré dans les mentalités que lorsque les universités ont commencé à prendre des mesures pour augmenter le nombre de leurs étudiants étrangers et d’« enfants [japonais] de retour au pays », certains n’ont rien trouvé de mieux que de dire que ces éléments hétérogènes auraient une influence stimulante sur le reste de la population étudiante, qui ne connait rien d’autre que la culture et la société japonaise.

Pendant la période de bulle économique des années 1980, le nombre des étudiants japonais inscrits dans des universités étrangères a fortement progressé. La majorité d’entre eux se préoccupaient uniquement d’améliorer leurs compétences en vue de leur carrière une fois de retour dans leur patrie. Mais les étudiants brillants des autres pays d’Asie qui se rendaient aux États-Unis pour y poursuivre leur formation choisissaient dans bien des cas de s’y installer, une fois leur diplôme en poche, et de vivre le « rêve américain » version XXIe siècle. Les universités japonaises ne voyaient rien à redire à cela, dans la mesure où le système éducatif du pays était uniquement orienté vers la demande intérieure. Aujourd’hui, l’Université de Tokyo commence pour la première fois à remettre en cause ce système.

Pour une véritable « université globale »

Malheureusement, l’Université de Tokyo ne peut pas résoudre à elle seule ce problème. Si elle reporte la date de la rentrée au mois de septembre, les futurs étudiants de Tôdai devront attendre six mois entre l’obtention de leur diplôme de fin d’études secondaires et le début de l’année universitaire. Et si les entreprises restent fidèles à leur politique de recrutement de masse des nouveaux diplômés au printemps, ils perdront six mois de plus. Au total, les élèves de Tôdai auront une année entière de retard sur ceux des autres établissements. La prestigieuse Université de Tokyo se trouvera en position de faiblesse par rapport aux autres universités dans la course au recrutement des élèves les plus brillants et, dans le même temps, elle sera directement en concurrence avec les meilleures universités étrangères. Si Tôdai veut vraiment procéder à la réforme annoncée, il faut absolument qu’elle cherche simultanément le moyen de changer le calendrier de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur et que les entreprises et le gouvernement modifient de façon radicale leur politique de recrutement.

Le système universitaire japonais a été mis en place à l’époque Meiji (1868-1912). Il a été conçu à l’image de ceux des pays occidentaux et bon nombre de ses premiers enseignants étaient des étrangers. Au début, le calendrier universitaire était calqué sur celui de l’Europe, qui voulait que la rentrée se fasse en septembre. Mais le gouvernement préférait recruter les nouveaux fonctionnaires au mois d’avril, c’est-à-dire au début de l’exercice budgétaire, et le secteur privé faisait de même. Les écoles primaires, les collèges et les lycées ont aligné eux aussi le calendrier scolaire sur l’exercice budgétaire, tant et si bien que les universités ont fini par décider de faire de même pour supprimer le délai de six mois entre l’obtention du diplôme de fin d’études secondaires et le début des cours dans l’enseignement supérieur.

Ce système est si profondément ancré dans le fonctionnement de la société japonaise qu’il ne va pas être facile de le modifier. Il semble que Tôdai envisage d’entamer des pourparlers avec les autres universités et les lycées en vue de changer la date de la rentrée d’ici cinq ans. Mais pour que son projet devienne réalité, il faudra qu’elle suscite à l’échelle de la nation un vaste débat qui remette en question la société japonaise toute entière.

Le fait que l’Université de Tokyo soit prête à relever ce défi prouve à lui seul que la mondialisation a fini par toucher le monde de l’éducation japonais, mondialisation qui implique non pas une uniformisation mais une diversification des valeurs. Il est souhaitable que le débat qui doit précéder ce changement mette l’accent sur la nécessité d’un assouplissement du fonctionnement de l’ensemble du système scolaire. Dans cette optique, les universités devraient ouvrir leurs portes à des étudiants de tous âges, et les entreprises commencer à recruter toute l’année.

La réalisation du projet envisagé par Tôdai ne se fera pas sans difficultés. Mais c’est à ce prix qu’elle deviendra une véritable université « globale ». (21 septembre 2011)

D’après un article écrit en japonais.

 

  • [15.11.2011]

Professeur à l’Université Sophia. Né à Osaka en 1958. Titulaire d’un doctorat d’histoire de l’Université Stanford. A été chercheur associé à l’Institut Wellcome d’histoire de la médecine de l’Université de Londres. A été professeur invité à l’Université Stanford. Auteur de divers ouvrages dont Akademikku kyapitarizumu o koete: Amerika no daigaku to kagaku kenkyū no genzai (Au-delà du capitalisme universitaire : les universités et la recherche scientifique dans l’Amérique d’aujourd’hui)

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