Les monnaies et l’ordre international
Dans le contexte d’un changement du rapport de forces à l’échelle mondiale

Gyohten Toyoo [Profil]

[20.12.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Depuis la crise financière mondiale de 2007, le bruit court que le dollar pourrait perdre sa position de monnaie clef. On assiste à une montée en puissance des économies émergentes, et particulièrement de la Chine aux dépens des États-Unis. Quel impact cela aura-t-il sur l’ordre international, et notamment sur le système monétaire ? L’analyse que nous propose ici Gyohten Toyoo s’appuie sur l’expérience de toute une vie passée dans le monde de la finance.

À la fin de la seconde guerre mondiale, les États-Unis étaient la seule superpuissance et la part qu’ils occupaient dans l’économie de la planète s’élevait à 40 %. Il est tout naturel qu’il aient joué un rôle dominant dans la mise en place de l’ordre économique de l’après-guerre. Cet édifice, qu’on allait bientôt appeler le système de Bretton Woods, reposait sur trois piliers : l’étalon de change-or fondé sur le dollar (autrement dit un système monétaire international au titre duquel le dollar américain, seule devise définie en or, était la monnaie de réserve clé), des taux de change fixes et un mécanisme de prêt à court terme pris en charge par le Fonds monétaire international. C’est dans ce cadre que l’économie mondiale s’est rétablie et a connu un développement spectaculaire au cours des vingt-cinq années qui ont suivi la fin de la guerre.

Avec le temps, toutefois, il s’est avéré que le modèle de croissance américain fondé sur la consommation des ménages comportait des contradictions. La compétitivité internationale des entreprises américaines produisant des biens de consommation s’est émoussée, avec pour résultat un gonflement du déficit de la balance des opérations courantes et une accumulation d’obligations externes. En 1971, les États-Unis ont supprimé la convertibilité du dollar en or et le système des taux de change fixes a été abandonné. Privé de ses deux principaux piliers, le système de Bretton Woods s’est effondré. Les États-Unis avaient choisi de l’enterrer dans l’intérêt de leur propre croissance, plutôt que de sacrifier celle-ci au maintien de l’ancien dispositif. Le monde est alors entré dans une ère de taux de change flottants où le dollar est resté la monnaie clé, mais où la garantie qui s’attachait à sa valeur a disparu.

Il se trouve toutefois que la conversion aux taux de change flottants n’a pas résorbé le déficit de la balance américaine des opérations courantes, si bien que les déséquilibres mondiaux ont continué de s’accentuer. L’excès de liquidité au niveau mondial a renforcé la volatilité des marchés financiers.

Un changement du rapport de forces à l’échelle mondiale

Pendant des années, des voix se sont élevées pour prévenir que cette situation ne pouvait pas durer et que le dollar risquait de s’effondrer. Mais l’effondrement ne s’est jamais produit. Il y avait à cela deux raisons. Premièrement, les États-Unis, en tant qu’émetteur de la monnaie clé, ont été en mesure de maintenir leur croissance sans avoir à se préoccuper du financement de leurs dettes envers l’étranger. Les pays qui enregistraient une croissance tirée par l’exportation investissaient leurs gains en bons du trésor américain et autres actifs libellés en dollars. Cette circulation en boucle des capitaux a permis aux États-Unis de maintenir la stabilité de leurs taux d’intérêt. L’économie mondiale suivait un cours, certes périlleux, mais résolument gagnant. Comme on dit au Japon, elle fonctionnait « à bicyclette », ne se maintenant en équilibre que par la constance du mouvement des pédales. Deuxièmement, si l’on prend en compte tous les composants de la puissance nationale, les États-Unis ont préservé leur hégémonie. Quel que fût son niveau d’endettement, aucun pays n’était en mesure de contester la suprématie américaine, pas plus qu’aucune autre devise n’était à même de remplacer le dollar dans son rôle de monnaie clé. Voilà pourquoi les marchés n’ont pas abandonné le dollar malgré les risques dont il était porteur.

Aujourd’hui, le sentiment que la crise financière mondiale de 2007 a irrémédiablement modifié la donne est en train de gagner du terrain. C’est ce sentiment qui sous-tend toutes les spéculations récentes sur le risque que le dollar perde sa position de monnaie clé. L’impression se répand que, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, un changement du rapport de forces se profile à l’échelle mondiale.

L’idée est que le centre de gravité de l’économie mondiale est en train de passer des puissances établies aux pays émergents ou, pour parler plus simplement, des États-Unis à la Chine. Ce déplacement s’est amorcé au sein de l’économie réelle, dans le domaine de la production, de la consommation, du commerce et de l’investissement. Mais cette phase est arrivée à son terme. Dans l’étape suivante, qui est actuellement en cours, les nouveaux enjeux du changement du rapport de forces se situent dans les sphères « immatérielles » de l’économie telles que la technologie, la gestion et la finance. Si ce glissement se poursuit, il va probablement s’étendre aux secteurs clés de l’hégémonie : les affaires militaires, la diplomatie et la culture. La Chine elle-même est tout à fait consciente que ce moment est peut-être en train d’approcher. Fondamentalement, un tel changement du rapport de forces constitue une phase naturelle de l’histoire du développement économique. Mais pourquoi celui-ci intervient-il à ce moment précis du xxie siècle ? La réponse à cette question est à chercher aussi bien aux États-Unis qu’en Chine.

L’économie américaine souffre d’une dépendance excessive à la consommation des ménages et au secteur financier. Les déficits du compte des opérations courantes qu’ils continuent d’enregistrer place les États-Unis en tête de la liste des pays les plus endettés. Cela a indubitablement aggravé les inquiétudes quant à la santé du dollar. Certes, la crise qui a éclaté en 2007 n’est pas une crise du dollar mais une crise financière. Il est important de se souvenir que la crise actuelle a en fait renforcé l’évidence de l’importance du dollar en tant que source principale de liquidités internationales. Mais elle a aussi mis en lumière diverses faiblesses de l’économie américaine, et par voie de conséquence érodé la confiance accordée au dollar en tant que réserve internationale de valeur.

La Chine remet en question l’hégémonie américaine

Le déclin des États-Unis ne se limite pas à la sphère économique. Outre le fardeau qu’elle a généré sur les plans économique et militaire, la « démesure impériale » liée aux excès des interventions en Iraq et en Afghanistan a entamé le prestige des États-Unis en tant que puissance dominante sur la scène internationale.

La Chine, quant à elle, a amorcé un grand virage sous la tutelle de Deng Xiaoping, arrivé au pouvoir à la suite de l’agitation provoquée par le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle de Mao Zedong. Les réformes et la politique de libéralisation mises en œuvre par Deng Xiaoping relevaient fondamentalement d’un abandon de l’idéologie et de la morale communistes. Le génie de ce dirigeant est d’avoir lâché la bride à l’appétit matériel et monétaire des masses tout en maintenant la dictature du Parti communiste chinois. L’incident de Tienanmen a été le premier grain de sable dans ce processus. Deng Xiaoping s’est sorti de ce mauvais pas en réprimant sans pitié les manifestations. Depuis lors, les progrès de la Chine ont consacré les succès ininterrompus de la politique de Deng Xiaoping. Dirigée par des hommes capables et animée par la formidable énergie de ses 1,3 milliards d’habitants livrés à la poursuite de leurs ambitions, la Chine se consacre corps et âme à « enrichir le pays et renforcer l’armée », pour reprendre le slogan des dirigeants du Japon de l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle. Soixante ans après la création de la République populaire, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale.

Dans les années qui viennent, ce basculement du rapport de forces va avoir un impact important sur l’ordre international, et le système monétaire ne sera pas épargné. Dans les décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, personne au sein de la communauté internationale ne contestait l’hégémonie des États-Unis. L’Union soviétique n’a jamais officiellement revendiqué l’ambition d’évincer des États-Unis, une perspective qui aurait d’ailleurs été irréaliste compte tenu du rapport de forces entre les deux superpuissance. Avec le temps, le Japon et l’Allemagne de l’Ouest sont devenus des locomotives de l’économie mondiale, tandis que les années 90 étaient le théâtre d’une montée en puissance de l’Europe tout entière, à mesure que l’intégration s’élargissait et s’approfondissait. Mais aucun de ces acteurs n’était en mesure de revendiquer la prédominance, que ce soit objectivement ou subjectivement. L’hégémonie exige la prépondérance dans six domaines : puissance économique, militaire, diplomatique, technologique, culturelle et idéologique. Pendant la plus grosse partie du XXe siècle et les premières années su XXIe, aucun autre pays n’a manifesté la volonté de battre les États-Unis sur tous ces terrains.

Aujourd’hui les choses ont changé. La Chine a clairement l’ambition de rivaliser avec les États-Unis ; on peut même dire en vérité que c’est à cette fin qu’elle fait porter l’essentiel de ses efforts. L’une des caractéristiques les plus frappantes dans l’attitude de la Chine est sa conviction que les États-Unis sont voués à décliner et elle-même à prendre son essor. À ses yeux, c’est l’Histoire qui en a décidé ainsi et le temps joue en sa faveur. Elle est prête à attendre patiemment que le fruit soit mûr et qu’il tombe. Or les États-Unis se trouvent dans une situation difficile, et les problèmes qu’ils connaissent depuis 2007 n’ont fait que renforcer (sans doute de façon excessive) la certitude des Chinois quand au caractère inexorable de leur montée en puissance.

L’attitude de la Chine vis-à-vis du système monétaire international

La politique de la Chine en ce qui concerne le système monétaire international reste empreinte de réalisme. Pour Pékin, le renversement de la domination unilatérale des États-Unis est une priorité nationale, et leur prépondérance au sein du système monétaire fait partie du tableau. Depuis quelques années, la Chine se montre de plus en plus critique vis-à-vis du rôle du dollar en tant que monnaie clé. Elle ne peut pas accepter le statu quo au titre duquel un bien commun comme l’offre de liquidités est soumis au contrôle arbitraire et aux considérations de politique intérieure des États-Unis pour la simple raison qu’ils sont le pays émetteur de la monnaie clé. Pékin soutient que le monnaie clé doit être une devise dont l’offre est modulable sur la base de jugements équitables au niveau international et qui est susceptible d’encourager la modération des pays pris individuellement — une monnaie comme le « droit de tirage spécial » créé par le FMI. L’argument n’est pas nouveau et il met le doigt sur plusieurs aspects problématiques du système actuel. Mais ces problèmes sont structurellement inhérents à tout dispositif utilisant la monnaie d’un pays particulier comme étalon international. Il y a quarante ans que le monde cherche une solution à cette question, mais aucune n’est en vue. Les Chinois, qui en sont parfaitement conscients, ont compris que le dollar risque de rester la monnaie clé aussi loin qu’on puisse prévoir.

La politique de la Chine face au système monétaire international semble reposer sur trois piliers. Le premier consiste à maximaliser les profits dans le cadre du dispositif actuel — en partant de l’hypothèse qu’il va encore durer plusieurs décennies — et, pour ce faire, à maintenir le plus longtemps possible la cadence des exportations et la croissance tirée par l’investissement, tout en exerçant un contrôle sans faille sur le yuan. Et qu’importe si l’intervention sur les marchés des changes entraîne une accumulation des réserves de devises. Du point de vue des Chinois, le dollar peut se déprécier, mais il ne s’effondrera pas. Autrement dit, les actifs libellés en dollars constituent des actifs stratégiques bien plus que des placements à risques. Le second consiste à transformer progressivement le yuan en une monnaie internationale et, dans ce but, à l’utiliser de plus en plus fréquemment dans le règlement des transactions avec l’étranger, en commençant par les pays de la région, et à augmenter les émissions d’obligations libellées en yuans. Dans cette perspective, des efforts devront être consentis dans les dix prochaines années pour améliorer la flexibilité des taux de change, la libéralisation des transactions en capital et la convertibilité. Le troisième pilier est la transformation de Shanghai en un foyer de la finance international comparable à New York et Londres, mais axé sur le yuan.

La Chine a pris beaucoup de poids sur la scène internationale depuis la crise financière mondiale. Mais elle court un grave danger. Pour se protéger des effets de la crise, les autorités ont investi plus de quatre mille milliards de yuans en prêts consentis par l’État, ses entreprises et ses banques. Cette initiative a eu le mérite de maintenir la croissance économique, mais elle constitue un pas en arrière en termes de mise en place d’une économie tirée par le secteur privé. Le gonflement du secteur public en Chine a entraîné une prolifération des groupes d’intérêts et fait le lit de la corruption. Ce qui a exacerbé les inégalités économiques. Le mécontentement monte au sein de la population. C’est en mettant l’idéologie de côté au profit du développement que la Chine est devenue une grande puissance. Mais maintenant que le pouvoir doit changer de mains l’année prochaine, elle est arrivée à un point où elle doit de nouveau se doter d’une idéologie à caractère éthique.

Les exigences d’un monde multipolaire

La Chine n’est pas le seul pays à se trouver confronté à la nécessité de revoir son modèle de développement. Les pays occidentaux avancés, dont les économies étaient alimentées depuis les années 80 par un nouveau paradigme de croissance fondé sur la mondialisation et le capitalisme financier, sont aujourd’hui aux prises avec une crise financière provoquée précisément par ces deux facteurs. Le mécontentement des jeunes du mouvement « Occupy Wall Street », qui manifestaient contre les inégalités produites par le nouveau paradigme de croissance, est un phénomène du xxie siècle chargé d’une résonance mondiale.

Quel comportement le Japon doit-il adopter dans ce nouveau contexte ? Les erreurs et les atermoiements des deux dernières décennies ont coûté très cher à notre pays. La situation est délicate. Si nous voulons maintenir notre niveau de vie élevé et rester une présence respectée sur la scène internationale, il est plusieurs tâches auxquelles nous devons nous atteler. En premier lieu, le Japon doit se donner une feuille de route en vue de régler deux questions urgentes : le problème démographique et le redressement des finances publiques. Ceci fait, il lui faudra manifester sa volonté de se maintenir parmi les cinq premières puissances mondiales en termes de force globale, autrement dit en regard des six domaines mentionnés plus haut : puissance économique, militaire, diplomatique, technologique, culturelle et idéologique. Les idées constituent une sphère où l’apport du Japon pourrait être précieux dans l’état actuel des choses, à l’heure où la confusion règne dans de nombreux pays quant à leurs systèmes de valeurs. Pour peu qu’il sache mettre à contribution son histoire et son expérience pour créer un ensemble cohérent de propositions à partager avec le reste du monde, l’Archipel devrait être en mesure de gagner la sympathie et la confiance de la communauté internationale.

Il est peu probable que le xxie siècle soit le théâtre d’un transfert d’hégémonie des États-Unis vers la Chine. C’est plutôt à l’avènement d’un monde multipolaire, dans lequel les États-Unis occuperont la place centrale, que nous avons de bonnes chances d’assister. Ceci étant, la capacité à parvenir à un consensus à travers des négociations sera vitale. Dans toute négociation, qu’elle soit de nature monétaire, commerciale, sécuritaire ou territoriale, le plus important est de savoir combien de cartes on a en main et de connaître leur valeur. Jusqu’ici, le Japon n’a pas fait tout ce qu’il fallait pour renforcer sa main. Il ne se souciait pratiquement exclusivement que de ses relations avec les États-Unis. Pour survivre dans un monde multipolaire, il va devoir s’affirmer comme un négociateur plus avisé.

(D’après un original en japonais)

  • [20.12.2011]

Président de l’Institut pour les affaires monétaires internationales. Né en 1931. Diplômé de l’Université de Tokyo, où il s’est spécialisé en économie. Est entré au ministère des Finances, où il a occupé différents postes, notamment celui de vice-ministre des Finances pour les Affaires internationales. A été professeur invité à la Harvard Business School, à l’Université de Princeton et à l’Université de Saint-Gall. Président de la Banque de Tokyo de 1992 à 1996. Auteur de différents ouvrages, dont The World’s Money and the Threat to American Leadership, en collaboration avec Paul Volcker, ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis.

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