Les limites du pouvoir de Vladimir Poutine

Hakamada Shigeki [Profil]

[04.05.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Le Premier ministre russe Vladimir Poutine, grand gagnant de l’élection présidentielle du 4 mars dernier, est assuré de se trouver à nouveau aux commandes de la Russie. Hakamada Shigeki, qui est un fin connaisseur de ce pays, nous propose ici son point de vue sur l’évolution tant du climat politique en Russie que des relations nippo-russes sous le nouveau régime Poutine.

En mai 2012, Vladimir Poutine, qui a obtenu 64 % des suffrages lors de l’élection présidentielle du 4 mars, va de nouveau exercer les fonctions de président de la Fédération de Russie. Que peut-on attendre de la politique russe et des relations nippo-russes sous le nouveau régime Poutine ?

Le retour en force de Poutine

À la fin de l’an dernier, au lendemain des élections législatives du mois de décembre, le Kremlin était en butte aux critiques. Tandis que les accusations de fraudes électorales se multipliaient tant en Russie qu’à l’étranger, les manifestation hostiles à Poutine éclataient d’un bout à l’autre du pays. En fait la popularité de Poutine déclinait depuis l’automne 2010. Et pourtant, le gouvernement a adroitement évité une « révolution colorée » et, dès la fin du mois de février, Poutine était de nouveau en selle, sa victoire aux élections étant assurée. Comment a-t-il fait pour remonter la pente, et que laisse présager son retour ?

Pour commencer, la popularité de Poutine prend sa source dans la force de l’économie russe, fruit de la hausse mondiale des prix de l’énergie. Pour le Russe moyen, Poutine reste un symbole du développement économique et de la stabilité que la Russie connaît depuis plusieurs années.

Ensuite, l’effet négatif des manifestations de décembre sur le grand public a contribué à l’amélioration des taux d’approbation enregistrés par Poutine. La majorité des citoyens russes a été choquée par ces manifestation et, lorsque le gouvernement l’a placée devant le choix entre la stabilité et le retour au chaos des années 1990, elle a préféré la continuité à la réforme.

En troisième lieu, dans les semaines qui ont précédé l’élection, le Kremlin a mobilisé les fonctionnaires de l’administration centrale et locale ainsi que les organes des médias dans une vaste entreprise de collecte des voix, tout en cherchant à s’assurer les faveurs des électeurs par une série de promesses et de cadeaux. En vérité, c’est son désaccord avec Vladimir Poutine et le président Dmitri Medvedev qui est à l’origine de la démission d’Alexeï Koudrine, qui dirigeait le ministère des Finances avec beaucoup de talent depuis plus de dix ans.

Enfin, l’expansion de l’OTAN et de son système de défense antimissile, ajoutée à l’intervention des puissances occidentales dans le printemps arabe, a servi de prétexte à Poutine pour attiser le nationalisme russe et la nostalgie du statut de grande puissance à travers une rhétorique anti-américaine et anti-européenne à laquelle les électeurs sont très sensibles.

Le verdict de la réalité

Ceci étant, cette récente poussée de popularité va-t-elle déboucher dans les années à venir sur un régime Poutine fort et stable ? À mon avis les obstacles à la stabilité vont être beaucoup plus sérieux au cours de ce troisième mandat qu’au cours des deux précédents. Le mécontentement des Russes ne faiblit pas face à l’irresponsabilité d’une bureaucratie pléthorique, à laquelle s’ajoute la corruption endémique des politiciens. La plupart d’entre eux ne font confiance ni au gouvernement ni aux dirigeants dont ils dépendent, et c’est la vie privée qui monopolise toute leur attention.

Ce désenchantement n’épargne nullement Poutine, comme le suggère l’amorce de son déclin à l’automne 2010. Il s’est certes débrouillé pour revenir sur le devant de la scène en jouant sur les quatre facteurs que je viens de mentionner, mais ce ne sont pas des données sur lesquelles il pourra continuer longtemps de s’appuyer.

Premièrement, compte tenu du degré de dépendance de l’économie russe vis-à-vis des exportations de produits bruts et du triste état de l’économie mondiale, les perspectives de croissance économique rapide sont pratiquement nulles à court terme. Deuxièmement, la crainte du retour au chaos « humiliant » des années 1990 recule à mesure que s’estompe le souvenir de cette période. Troisièmement, les politiques visant à attirer les faveurs du peuple sans considération pour l’état des finances publiques sont vouées à l’échec. Quatrièmement, le maintien de bonnes relations avec l’Europe et les États-Unis est essentiel à long terme pour la continuité du développement économique de la Russie. En vérité, maintenant que l’élection présidentielle est finie, Moscou commence à montrer des signes suggérant un infléchissement de la ligne dure affichée à propos de la question iranienne et autres sujets sensibles.

 Nous ne sommes plus en campagne et la popularité de Poutine va très probablement s’effriter à mesure que la réalité quotidienne reprendra le dessus. Son gouvernement va sans aucun doute persister dans l’autoritarisme, mais Poutine n’a les moyens de se comporter ni en réformateur ni en dictateur.

Bien sûr, ses talents d’équilibriste lui ont permis de rester très longtemps au pouvoir et il semble qu’il ait suffisamment d’expérience et de jugeote pour éviter qu’un soulèvement se produise dans les six années à venir. Mais le mécontentement populaire ne va pas manquer de s’intensifier au cours de cette période.

  • [04.05.2012]

Né en 1944. A effectué un troisième cycle de philosophie à l’Université d’État de Moscou et de relations internationales à l’Université de Tokyo. A été collaborateur émérite à l’Université de Princeton, professeur invité à l’Université d’État de Moscou et professeur à l’Université Aoyama Gakuin. Aujourd’hui professeur à l’Université départementale de Niigata. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Shinsô no shakaishugi (aller jusqu’au fond du socialisme) et Gendai Roshia o yomitoku (Un point de vue sur la Russie contemporaine).

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