Evitons la crise des infrastructures !

Nemoto Yûji [Profil]

[06.03.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية | Русский |

L’effondrement partiel du tunnel de Sasago ravive les préoccupations causées par le vieillissement des infrastructures japonaises, un problème déjà connu avant cet accident. Il est possible d’y remédier malgré le déclin démographique et la crise des finances publiques, suggère un expert.

Le tunnel de Sasago constitue seulement une partie de l’iceberg

Le 2 décembre dernier, des dalles en béton de la voûte du tunnel de Sasago sur l’autoroute Chûô, dans la préfecture de Yamanashi, sont tombées sur une longueur de 130 mètres, prenant au piège plusieurs voitures et tuant neuf personnes. Cet accident a mis en évidence le problème du vieillissement des infrastructures. Il aurait été causé par le relâchement des boulons qui ancrent les dalles de béton du plafond à la structure du tunnel. L’enquête n’est pas encore achevée mais si les contrôles de maintenance de ces boulons ont été insuffisants pendant les 35 ans qui se sont écoulés depuis l’ouverture du tunnel, cela pose un grave problème.

Le Japon s’est doté de grandes infrastructures après la Seconde Guerre mondiale. Les archives du ministère du Territoire, des infrastructures et des transports montrent que cela a eu lieu essentiellement entre les années 1960 et les années 1980. Par catégorie, ce furent d’abord les routes dans la seconde moitié des années 1960, les ponts dans la première moitié des années 1970, les aménagements fluviaux (écluses, barrages) autour de 1980, les ports dans la première moitié des années 1980, les logements publics dans celle des années 1970, et enfin les institutions scolaires entre 1975 et 1985. Cela signifie qu’aujourd’hui, toutes ces infrastructures ont au moins trente à quarante ans.

Si leur maintenance a été insuffisante, il y aura inévitablement d’autres accidents. Le tunnel de Sasago n’est qu’une partie de l’iceberg. La première section du réseau d’autoroutes de Tokyo a été ouverte en 1962. Après un contrôle effectué l’an passé qui a mis au jour d’innombrables fissures et il a été annoncé qu’une rénovation sur un quart de sa longueur était nécessaire d’urgence. Le grand séisme de l’Est du Japon a fait s’effondrer le plafond de plusieurs gymnases et auditoriums et a rendu inutilisables de nombreux bâtiments publics dans des zones de la région métropolitaine éloignées de la mer, qui n’avaient pas été affectées par le tsunami. Situé dans une région à forte sismicité, le Japon a instauré les normes antisismiques les plus sévères au monde et normalement, ses bâtiments ne s’effondrent pas. Le grand séisme de l’Est du Japon a fourni une occasion de découvrir ce problème dont la véritable cause est le vieillissement.

Une pluie d’investissements de remplacement

Les investissements de remplacement constituent la mesure la plus efficace pour lutter contre le vieillissement. Maintenir l’investissement public chaque année à un niveau donné permet de remplacer les infrastructures vieillissantes en continuant d’investir. Si les investissements de remplacements ne sont jusqu’à présent pas considérés comme un problème au niveau mondial, c’est parce que les infrastructures ont été régulièrement créées avec une fréquence donnée, et ce dans tous les pays concernés.

Mais au Japon, comme nous l’avons vu, ces investissements se sont concentrés sur une période autour des années 1970, et ils ont diminué à un rythme accéléré à partir de l’an 2000. Voilà pourquoi le budget alloué aux investissements publics, la base de leur financement, est extrêmement bas, alors même que la demande pour des investissements de remplacement ne cesse d’augmenter. Le financement de ces investissements n’est, en d’autres termes, pas assuré. Le même phénomène s’est produit aux Etats-Unis. Le New Deal dans les années 1930 avait vu la construction de ponts, barrages et routes dans tout le pays. Un demi-siècle plus tard, dans les années 1980, ces infrastructures étaient vieillissantes, et l’effondrement d’un pont à New York avait été à l’origine d’un accident. La prise de conscience du problème par le gouvernement fédéral américain l’a conduit à relever la fiscalité sur l’essence et à prendre diverses mesures, notamment l’instauration d’un système d’inspection des ponts. Dans l’intervalle, d’autres ponts se sont effondrés aux Etats-Unis, mais sans ces mesures, ces accidents auraient probablement eu des conséquences bien plus graves.

Le vieillissement des infrastructures est ce qui rapproche le Japon d’aujourd’hui des Etats-Unis des années 1980. Mais la situation est bien plus inquiétante au Japon, puisque le pays n’est plus dans une période de forte croissance, et que son déclin démographique a commencé. Ses revenus fiscaux stagnent, et le coût de son système de sécurité sociale ne cesse d’augmenter.

Le Centre de recherche sur les partenariats public-privé de l’université Tôyô a mis au point un logiciel qui permet de calculer simplement les montants des investissements de remplacement que devra effectuer une collectivité locale ainsi que les montants que son budget est capable de financer. A ce jour, nous avons identifié une trentaine de collectivités locales qui n’ont pas assez d’argent pour les investissements publics, ni même assez pour préserver les infrastructures existantes. Il n’y a rien d’étonnant à cela, étant donné qu’elles vieillissent et qu’il faut des investissements pour les rénover au moment où les budgets disponibles diminuent rapidement.

La seule solution serait de recourir à la dette, mais le taux d’endettement du Japon dépasse déjà 200 % de son PIB nominal, d’une part parce qu’après l’éclatement de la bulle spéculative dans les années 1990, le gouvernement a essayé de relancer l’économie par l’investissement public malgré la stagnation de ses revenus, et d’autre part parce qu’il a eu recours à la dette à partir de 2000 pour financer l’augmentation des dépenses sociales liée au vieillissement démographique. Ce taux est déjà le double du taux d’endettement moyen des pays membres de l’OCDE et il dépasse même celui de la Grèce. Si le Japon lance de nouveaux emprunts d’Etat de grande ampleur, il perdra encore un peu plus de sa crédibilité à l’international.

  • [06.03.2013]

Professeur de politique publique à la faculté d’économie de l’Université Tôyô dont il dirige le centre de recherche sur les partenariats public-privé. Après des études d’économie à l’Université de Tokyo, il entre à la Development Bank of Japan (DBJ). Il travaille ensuite à l’Agence de planification économique, à la Brookings Institution, puis au centre de recherche sur la formation du capital de la DBJ, avant de prendre son poste actuel en 2006. C’est un spécialiste de la revitalisation locale et industrielle. Parmi ses écrits figurent Kuchiru infura shinobiyoru mou hitotsu no kiki (Les infrastructures vieillissantes : la crise qu’elle cache), 2011, Nihon Keizai Shimbun Shuppansha, Yutukana chieki ha doko ga chigau no ka (En quoi les régions prospères sont-elles différentes ?), 2013, Chikuma Shobô.

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